Imprimer

Fethullah Gülen : "Ce n’est pas une bataille entre le Hizmet et le gouvernement"

Écrit par Ekrem Dumanlı, Zaman on . Publié dans Interview de Fethullah Gülen

Note utilisateur:  / 2
MauvaisTrès bien 

Fethullah Gülen : Ce n’est pas une bataille entre le Hizmet et le gouvernement

L'intellectuel musulman, Fethullah Gülen, a accordé un entretien exclusif au rédacteur en chef de Zaman, Ekrem Dumanli. Dans cet entretien, publié en 5 parties, Fethullah Gülen répond aux questions concernant l'actualité et les accusations émises à l'encontre du mouvement Hizmet.

1. En apparence, il semble avoir un conflit entre le gouvernement et le mouvement. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet.

D’abord, je voudrais préciser que ce qui est en train de se passer n’est pas une bataille entre le Hizmet et le gouvernement. On observe au sujet des droits et des libertés une forte contraction au cours de ces dernières années. Les propos destructeurs et dégradants tenus par les politiques ne font que contribuer à la polarisation des citoyens turcs. Lorsque, durant les événements de « Gezi », certains ont qualifié ces jeunes de « pillards », j’ai protesté en marquant mon désaccord. Il en va de même avec les Alévis. Concernant leurs droits les plus fondamentaux, aucune solution démocratique n’a pas encore été trouvée. Peut-être qu'il n’existe pas de volonté politique. Nous avons apporté notre soutien au projet de Mosquée-Cemevi (allusion au projet du quartier Mamak d'Ankara, ndlr), mais ce projet s’est heurté à d’incompréhensibles réserves.

Deuxièmement, nous ne sommes pas et ne serons jamais un parti politique. Par conséquent, nous ne serons jamais l'adversaire de je ne sais quel mouvement politique. Nous n'avons aucune proximité avec qui que ce soit. Mais nous tenons à partager nos espoirs et nos préoccupations pour l'avenir de notre pays.

Cela devrait être notre droit le plus naturel et le plus démocratique. Je condamne ceux qui nous le reprochent. Je ne vois pas pourquoi dire à ceux qui gouvernent le pays « Voilà ma façon de voir les choses... » serait répréhensible. Dans les sociétés avec une culture démocratique forte, l’expression des idées et des critiques ne pose problème à personne.

Par ailleurs, toutes nos institutions sont sous contrôle de l’Etat. Nous parlons donc de structures totalement transparentes. Le Hizmet fonctionne sur la base du volontariat. Présenter des innocents comme étant membres d'une organisation mafieuse est regrettable. Dans l’appareil étatique, il existe des gens de tout horizon, des gens de toute pensée.

Des gens de gauche comme de droite, des Alévis , des Sunnis, des non-musulmans, des Kurdes, des Turcs, tous œuvrent pour l’Etat. Peu importe leurs bords politiques ou religieux. Accuser ces personnes à tort, les ficher ne devrait pas avoir lieu dans un État de droit. Si vous vous mettez à dire injustement qu’il existe un « Etat parallèle », alors, pris dans ce climat d’anxiété, vous vous mettrez à en dénombrer des milliers. Ce faisant, vous persécuterez des gens innocents.

2. Certains avancent qu’après 12 ans de soutien indéfectible, il y a eu une cassure ? Était-ce une association d’intérêt ?

Nous n’avons pas eu, et ce avec qui que ce soit une association d’intérêt. Nous avons toujours été neutres. Parce que le Coran et la Sunna du Prophète nous demandent d’agir ainsi. Aspirer à l'accession du pouvoir serait comme une trahison de nos valeurs. Ici, je ne juge personne.

Jamais, nous avons aspiré à diriger le pays ni même à accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Nous avons sincèrement soutenu toutes les tentatives qui visaient à faire avancer la Turquie sur le plan de démocratie, les droits et les libertés fondamentaux. Peu importe le parti politique, nous continuerons à soutenir ceux qui oeuvreront en ce sens. La partisanerie aveugle est une chose, saluer les avancées démocratiques en est une autre.

Notre position n’a pas changé sur ce point. Il faut surtout voir qui s’en est éloigné. Un parti qui marquait des avancées sur la question des droits et libertés fondamentaux s’est subitement mis à censurer internet. Peut-on continuer à soutenir un dirigeant qui use d'un langage insultant et blessant et qui met à mal toutes les avancées démocratiques.

Il faut avant tout porter un regard plus large à ce qui se passe actuellement en Turquie. Malheureusement, la Turquie s'est mise à s’isoler et à se détacher du monde. Une Turquie recluse sur elle même et qui perd du terrain démocratique fera des déçus bien au-delà de ses frontières.

Le gouvernement a tendance à imputer toutes les mauvaises actions au mouvement du Hizmet. Récemment, les accusés de l'affaire Ergenekon sont sortis de détention un par un. Et c'est encore le Hizmet qui a été mis en cause pour les avoir si longtemps gardés en détention...

Ils essaient de tromper les gens en lançant de telles calomnies. Par exemple, ils ont dit à certains groupes de presse, « nous, nous n'avons aucun problème avec vous, c'est le Hizmet qui veut votre peau ». La diffusion récente sur Internet des conversations téléphoniques montre clairement que le pouvoir s'est démené pour faire condamner ces gens. Les hommes d'affaires qui ont remporté des marchés publics ont été écartés. Et ils se sont défaussés sur le Hizmet.

Ils ont fait la même chose avec l'armée. En privé, ils se sont vantés d'avoir cassé la tutelle militaire mais face aux gradés, ils ont jeté la responsabilité sur le Hizmet. Or, une loi a été votée en catastrophe pour sauver la tête de Hakan Fidan, le chef des Renseignements (MIT), ils auraient pu faire la même chose pour Ilker Basbug, l'ancien chef d'état-major.

Je dois vous avouer que j'ai eu un pincement au cœur quand ces officiers ont été incarcérés. Mais le fait est que je ne peux pas m'immiscer dans les affaires de la justice. Le coup d'Etat est une grave infraction et la justice doit faire son travail mais il aurait été beaucoup plus sage de prendre en compte l'âge et la santé de ces militaires...

Voilà notre position. Donc prétendre aujourd'hui que le Hizmet voulait leur peau, c'est contradictoire. Dernièrement, un policier des Renseignements à la retraite disait à un journaliste que le Premier ministre était au courant de toutes les opérations menées, cette information n'a pas été démentie, à ma connaissance.

La question est donc la suivante : si vous êtes au courant de toutes les opérations, pourquoi parler aujourd'hui d'un complot? N'est-ce pas blâmable de suspecter des innocents ? S'il y avait un complot, pourquoi n'être pas intervenu à l'époque ? Et si vous le saviez mais que vous n'êtes pas intervenu, n'êtes-vous pas complices, pour le coup ?

3. On accuse le Hizmet d’être une organisation mafieuse, un Etat parallèle. On prétend même l’ouverture d’une enquête après les élections...

Malheureusement, beaucoup de choses sont dites dans la colère. Ces temps-ci, nous avons entendu toutes formes d’accusations possibles et imaginables. On nous a traités d’organisation mafieuse, de brigands et dernièrement on nous a accusés d'influer sur l’appareil judiciaire. Cette pratique est devenue tellement courante que désormais on annonce la tenue des procès au détour de meetings politiques.

Cette accusation « d’Etat parallèle » peut être avancée pour tout le monde. Quiconque travaillant dans la fonction publique et disposant d'une idéologie, d'une croyance ou d'une appartenance à telle ou telle confrérie peut être étiqueté de cette façon. C'est une histoire sans fin.

Quiconque travaille dans le public et a une sympathie pour un groupe social, politique ou bien encore religieux peut se voir qualifier « d'Etat parallèle». D’ailleurs, qui sait si, aujourd’hui, ceux qui agitent ce chiffon rouge n'en seront pas, à leur tour, les victimes. Si l'on accuse les gens à tout va, plus personne ne peut garantir l’ordre et la justice.

Si un fonctionnaire agit sans en informer son supérieur hiérarchique, il existe une procédure disciplinaire pour le sanctionner. Dans le cadre de la loi, cette désobéissance doit être jugée. Mais si vous sortez cette histoire de son contexte et que vous vous mettez à étiqueter les personnes, à les dessaisir de certaines affaires, à les persécuter alors il vous sera difficile de répondre de vos actes, devant l’histoire et devant Dieu.

Poursuivre des gens à tort, en faisant pression sur l’autorité judiciaire, finira par être condamné par l’opinion publique. De plus, si vous traitez les gens tout à fait honnêtes d’organisation mafieuse, alors on vous demandera la raison de votre aveuglement, puisque vous avez travaillé avec ces personnes pendant presque 12 années ... Il faut toujours avoir à l'esprit ce verset que récitent les imams chaque vendredi « Dieu ordonne la justice... ».

blog comments powered by Disqus