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La famille, l'école et le milieu

Écrit par Fethullah Gülen on . Publié dans M. Fethullah Gülen et L'education

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Les nations qui veulent garantir leur avenir ne peuvent pas fermer les yeux sur l'éducation de leurs enfants. La famille, l'école, le milieu et les médias doivent coopérer pour assurer le résultat souhaité. Les tendances opposées parmi ces institutions vitales exposeront les jeunes à des influences contradictoires qui les distrairont et qui dissiperont leur énergie. Les médias en particulier doivent contribuer à l'éducation des jeunes en se conformant au type d'éducation approuvé par la communauté. L'école doit être aussi parfaite que possible dans les domaines du programme scolaire, la moralité et les connaissances des enseignants, et l'état matériel de l'établissement. La famille doit offrir une atmosphère chaleureuse et de qualité, essentielle à une bonne éducation des enfants.

Durant les premiers siècles de l'islam, les esprits, les cœurs et les âmes essayaient ardemment de comprendre ce que le Seigneur des cieux et de la terre approuvait. Chaque conversation, discussion, correspondance et événement s'orientait vers cette fin. En conséquence, chacun, selon ses capacités, s'imprégnait des bonnes valeurs et du bon esprit qui les entouraient. C'était comme si chaque chose était un professeur qui préparait l'âme et l'esprit de l'individu et développait ses aptitudes pour qu'il atteigne un haut niveau dans les sciences islamiques.

La première école dans laquelle nous recevons l'éducation nécessaire qui mène à la perfection est le foyer parental. Ce foyer est d'une importance capitale pour l'éducation d'une postérité saine et pour la garantie d'un système ou d'une structure sociale stable. Cette responsabilité continue pendant toute la vie. Ce que nous recevons de notre famille imprime en nous des marques indélébiles. De plus, l'orientation de l'enfant par la famille à la maison (en relation aux frères et sœurs, aux jouets, etc.) continue à l'école (amis de l'enfant, ses livres, les lieux qu'il visite, etc.). Les parents doivent nourrir l'esprit de leurs enfants avec le savoir avant que leurs esprits ne deviennent occupés par des futilités, car les âmes sans vérité ni savoir sont des champs dans lesquels germent et poussent les mauvaises pensées.

Les enfants ne peuvent recevoir une bonne éducation à la maison que s'il s'y trouve une vie de famille saine. Donc, le but du mariage doit être de fonder une vie de famille saine et ainsi de contribuer à la continuité de sa nation en particulier et de la population humaine en général. La paix, le bonheur et la sécurité à la maison résultent de la réflexion, des valeurs morales et de la croyance communes des époux. Avant de décider de se marier, les couples doivent bien se connaître et prendre en considération la pureté des sentiments, la chasteté, la moralité et la vertu plutôt que la richesse et l'attirance physique. Les méfaits et l'insolence des enfants reflètent l'atmosphère dans laquelle ils sont élevés. Une vie de famille malsaine déteint de plus en plus sur l'esprit de l'enfant et donc aussi sur la société.

Dans la famille, les grands doivent être bons envers les petits, qui doivent en retour leur montrer du respect. Les parents doivent s'aimer et se respecter, et ils doivent traiter leurs enfants avec compassion et prendre leurs sentiments en considération. Ils doivent être justes avec chacun de leurs enfants sans faire de discrimination entre eux. Si les parents encouragent leurs enfants à développer leurs aptitudes et à être utiles pour eux-mêmes et pour la communauté, ils auront fourni à la nation un niveau pilier inébranlable. S'ils ne cultivent pas les sentiments requis chez leurs enfants, ils auront alors relâché des scorpions dans la communauté.

Les bonnes manières sont une vertu que l'on apprécie chez toutes les personnes où on la trouve. Ceux qui ont des bonnes manières sont aimés, quand bien même ils ne seraient pas instruits. Les communautés dépourvues de culture et d'éducation sont comme des individus grossiers, car on ne trouve ni loyauté dans leur amitié, ni cohérence dans leur inimitié. Ceux qui font confiance à de telles personnes sont toujours déçus, et ceux qui se fient à eux se retrouvent, tôt ou tard, sans soutien.

{mospagebreak=L'école et l'enseignant}

On peut regarder l'école comme un laboratoire qui offre un élixir prévenant ou guérissant les maux de la vie. Ceux qui ont la connaissance et la sagesse pour le préparer et l'administrer sont les enseignants.

L'école est un endroit où l'on apprend tout ce qui se rapporte à cette vie et à l'autre. Elle peut éclairer des événements et des idées essentielles, et permettre ainsi aux élèves de comprendre leur environnement naturel et humain. Elle peut aussi rapidement ouvrir la voie à la découverte de la signification des choses et des événements, et aussi mener l'élève vers une intégrité de la pensée et de la contemplation. En somme, l'école est comme un temple dont les «religieux» sont les enseignants. Les vrais enseignants sèment des graines pures et les préservent. Ils s'occupent de ce qui est bon et sain et guident les enfants dans la vie en les aidant à faire face à tous les événements. Pour qu'une école soit un véritable établissement d'éducation, les élèves doivent avant tout être équipés d'un idéal, de l'amour et de la maîtrise de leur langue maternelle, d'une bonne moralité et de valeurs humaines éternelles. Leur identité sociale doit se construire sur ces bases.

L'éducation et l'enseignement sont deux choses différentes. Beaucoup de gens savent enseigner, mais rares sont ceux qui peuvent éduquer. Les communautés composées d'individus dépourvus d'idéaux sublimes, de bonnes manières ou de valeurs humaines sont comme des personnes grossières qui ne sont ni fidèles dans leurs amitiés, ni cohérentes dans leurs hostilités. Ceux qui leur font confiance seront forcément déçus et ceux qui se reposent sur eux seront un jour abandonnés. Le meilleur moyen de s'équiper de bonnes valeurs est une éducation religieuse solide.

La survie d'une communauté dépend de l'idéalisme, d'une bonne moralité et du progrès scientifique et technologique. C'est pour cela que les arts et les métiers doivent être enseignés dès l'école primaire. Une bonne école n'est pas un édifice où seules les théories sont enseignées, mais une institution ou un laboratoire où les élèves sont préparés à la vie.

La patience est d'une importance capitale dans l'éducation. Eduquer les gens est le devoir le plus sacré mais aussi le plus difficile. En plus de se montrer un bon exemple, l'enseignant doit être suffisamment patient pour parvenir au résultat souhaité. Il doit très bien connaître ses élèves et s'adresser à leur intelligence, à leur cœur, à leur esprit et à leurs sentiments. Le meilleur moyen d'éduquer les élèves est de montrer une attention particulière à chacun d'eux, car il ne faut pas oublier que chaque individu représente un «monde» à part.

L'école offre à ses élèves les possibilités d'une lecture continue et parle même quand elle est silencieuse. C'est pour cela que, même si elle semble n'occuper qu'une étape de notre vie, l'école domine toutes les périodes et tous les événements de notre vie. Durant le reste de leurs vies, les élèves reproduisent ce qu'ils ont appris à l'école et demeurent continuellement sous son influence. L'enseignant doit savoir trouver la voie vers le cœur de l'élève et laisser des empreintes indélébiles sur son esprit. Il doit tester l'information à faire passer aux élèves en raffinant son propre esprit et le prisme de son cœur. Une bonne leçon doit faire plus que transmettre des informations et des talents utiles aux élèves; elle doit aussi les élever à la présence de l'invisible. Cela permet aux élèves d'acquérir une vision profonde qui pénètre la réalité des choses et leur permet de voir chaque événement comme un signe du monde de l'invisible.[1]


[1] Extrait des articles de Gülen publiés dans Sizinti, mars 1981-juin 1982, nos. 26-41.

{mospagebreak=Des services d'éducation dans le monde entier}

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l'éducation. Nous aborderons ce sujet à partir de trois angles étroitement liés: humain-psychologique, national-social, et universel.

Nous avons subi l'influence de la pensée contemporaine de l'Occident pendant plusieurs siècles. Si elle a de nombreux aspects supérieurs, elle a aussi des défauts qui proviennent surtout de la période historique qu'elle a traversée et des conditions uniques que cela a créé. Pendant le Moyen-Age, quand l'Europe vivait sous un régime théocratique dirigé par l'Eglise ou par des monarques désignés par l'Eglise, l'Occident entra en contact avec le monde islamique, surtout au travers de l'Andalousie et des Croisades. En plus d'autres facteurs, cela ouvrit la porte à la Renaissance et à des mouvements de Réforme. Grâce notamment à d'autres facteurs tels que le manque de terrain, la pauvreté, la nécessité de répondre à de nouveaux besoins et le fait que certaines nations insulaires comme la Grande-Bretagne étaient naturellement enclines à l'utilisation des moyens de transport maritimes, cela a aussi conduit à des découvertes géographiques au niveau mondial.

L'intention initiale de tous ces développements était de satisfaire des besoins matériels. Au fur et à mesure que les études scientifiques se sont développées en opposition à l'Eglise et à la scolastique médiévale chrétienne, les Européens se sont confrontés à un conflit entre la science et la religion.[1] C'est à partir de là que la religion se sépara de la science et que beaucoup de gens s'éloignèrent de la religion. Ce développement finit par conduire au matérialisme et au communisme. Dans la géographie sociale, l'humanité faisait face aux éléments les plus marquants de l'histoire occidentale: l'exploitation mondiale, les éternels conflits d'intérêts, les deux guerres mondiales et la division du monde en plusieurs blocs.

L'Occident a mis le monde sous son contrôle économique et militaire pendant plusieurs siècles. Son conflit science/religion a occupé nombres de cercles d'intellectuels lors de ces derniers siècles. Le courant des «Lumières» qui a commencé au XVIIIe siècle voyait les êtres humains uniquement comme des esprits. Suite à cela, les mouvements positivistes et matérialistes les regardèrent comme de simples entités physiques. En conséquence, des crises spirituelles émergèrent et se succédèrent. Et nous n'exagérons pas en disant que ces crises et l'absence de satisfaction spirituelle ont été des facteurs importants derrière les conflits d'intérêts qui couvrirent les deux derniers siècles et qui atteignirent le paroxysme dans les deux guerres mondiales.

En tant que détenteurs d'un système de croyance avec une essence et une histoire différentes, nous avons certaines choses essentielles à offrir à l'Occident - avec lequel nous entretenons de profondes relations économiques, sociales et même militaires - et à l'humanité en général. A la tête de toutes ces choses se trouvent notre compréhension et notre vision de l'humanité. Cette vision n'est pas seulement la nôtre et n'est pas subjective. Au contraire, c'est une vision objective qui met en avant ce que nous sommes vraiment.

L'être humain n'est pas une créature composée uniquement d'un corps ou d'un esprit ou de sentiments ou d'une âme, mais il est plutôt une composition harmonieuse de tous ces éléments. Chacun de nous est un corps qui se contorsionne en tous sens dans un filet de besoins, ainsi qu'un esprit qui a d'autres besoins plus subtiles que le corps, qui est poussé par de grandes inquiétudes concernant le passé et le futur et qui essaie de trouver des réponses aux questions: «que suis-je? qu'est le monde? qu'attendent la vie et la mort de moi? qui m'a envoyé dans ce monde et dans quel but? quelle est ma destination et quel est le but de la vie? qui est mon guide dans ce voyage terrestre?»

De plus, l'être humain étant une créature dotée de sentiments, il ne peut être satisfait par la raison seule. Il est aussi une créature ayant une âme à travers laquelle il acquiert l'essence de son identité humaine. Chaque individu est tout cela à la fois. Quand un homme ou une femme, autour de qui tournent tous les efforts et tous les systèmes, sera considéré et évalué comme une créature dotée de tous ces aspects, et quand tous nos besoins seront satisfaits, nous atteindrons alors le vrai bonheur. Ici, on voit bien que le vrai développement et progrès humain qui se rapportent à l'essence de notre être ne sont possibles qu'avec l'éducation.

Pour mieux saisir l'importance de l'éducation, regardons ne serait-ce qu'une différence entre l'homme et l'animal. Notre voyage commence dans le monde des esprits - qui s'étend jusqu'à l'éternité - et passe par la phase terrestre qui s'annonce avec notre naissance. Une fois nés, nous sommes faibles, nécessiteux et dans la misérable position d'avoir à dépendre complètement des autres.

Cependant, les animaux viennent au monde ou y sont envoyés comme s'ils avaient gagné la perfection dans un autre royaume. En l'espace de deux heures, deux jours ou deux mois après leur naissance, ils apprennent tout ce qu'ils ont besoin de savoir, leur relation avec l'univers et les lois de la vie, et maîtrisent rapidement tout ce qui leur est nécessaire pour pouvoir vivre et se débrouiller seuls. Quant à nous, il nous faut vingt années pour obtenir le niveau qu'un moineau ou une abeille atteint en vingt jours; ou pour être plus précis, qu'ils sont amenés à atteindre grâce à l'inspiration divine. Cela implique que le devoir essentiel d'un animal n'est pas de chercher la perfection par le biais de l'apprentissage et du développement en acquérant le savoir, ni de montrer sa faiblesse et son dénuement afin de recevoir de l'aide. Son devoir est de travailler en fonction de ses capacités innées et ainsi de servir activement son Créateur.

Par contre, nous devons tout apprendre quand nous venons au monde, car nous sommes ignorants des règles de la vie. En fait, au bout de vingt années, si ce n'est de toute une vie, nous ne pouvons toujours pas pleinement comprendre la nature et le sens des règles et des conditions de la vie ou de notre rapport avec l'univers. Nous sommes envoyés ici sous une forme très faible et vulnérable. Par exemple, nous ne pouvons tenir sur nos jambes qu'après un ou deux ans. De plus, il nous faut presque toute une vie pour apprendre ce qui est vraiment dans notre intérêt et ce qui ne l'est pas. Ce n'est qu'avec le secours de la vie en société que nous arrivons à distinguer le bien du mal.

Cela veut dire que notre devoir essentiel, en tant que créature qui passe par cette auberge d'accueil avec une nature pure, est d'atteindre la stabilité et la clarté dans la pensée, l'imagination et la croyance afin que nous puissions acquérir une «seconde nature» et être qualifiés pour continuer notre vie dans le «royaume suivant qui est beaucoup plus élevé». En outre, en accomplissant nos devoirs de serviteurs, nous devons activer notre cœur, notre esprit et toutes nos facultés innées. En embrassant notre monde intérieur et extérieur, où résident d'innombrables mystères et énigmes, nous devons comprendre le secret de l'existence et ainsi nous élever au rang de la vraie humanité.

Le conflit science/religion et son produit, le matérialisme, ont considéré la nature, de même que l'humanité, comme un amas de matériaux créés seulement pour satisfaire des besoins physiques. En conséquence, nous vivons aujourd'hui un désastre écologique au niveau planétaire.

Réfléchissons un peu: un livre est la manifestation matérielle, par des mots, de son existence «spirituelle» dans l'esprit de l'écrivain. Il n'y a pas de conflit entre ces deux moyens d'exprimer la même vérité et le même contenu dans deux «mondes» différents. De même, un bâtiment a une existence spirituelle dans l'esprit de l'architecte ainsi qu'une «destinée» ou «prédétermination» sous la forme d'un plan. Aussi le bâtiment a-t-il une existence matérielle sous la forme concrète d'un édifice. Il n'y a pas de conflit entre les différents moyens d'exprimer un même sens, un même contenu et une même vérité par trois mondes différents. Y rechercher un quelconque conflit serait une pure perte de temps.

Pareillement, il ne peut y avoir de conflit entre le Coran, l'Ecriture Divine (venant de l'Attribut Divin de la Parole), l'univers (venant des Attributs de Pouvoir et de Volonté) et les sciences qui les étudient. L'univers est un puissant Coran qui dérive des Attributs Divins de Pouvoir et de Volonté. Dit autrement, si le terme convient, l'univers est un immense Coran créé. En retour, étant une expression sous une différente forme des lois de l'univers, le Coran est un univers qui a été codifié et mis sur papier. Donc, dans son sens réel, la religion n'attaque ni ne limite les sciences et le travail scientifique.

La religion guide les sciences, détermine leur vrai but et met en avant la moralité et les valeurs humaines universelles pour les guider. Si cette vérité avait été comprise en Occident et si ce rapport entre la religion et le savoir avait été découvert, les choses auraient été différentes. La science n'aurait pas apporté plus de torts que de bienfaits, et elle n'aurait pas ouvert la voie à la production de bombes et d'autres armes meurtrières.

Certains prétendent aujourd'hui que la religion entraîne la division et ouvre la voie aux tueries. Pourtant, il est indéniable que la religion, et l'islam en particulier, n'est en rien responsable de ces derniers siècles d'exploitation sans merci, ni des guerres et des révolutions du XXe siècle qui ont tué des centaines de millions de vies et ont laissé place à d'autant plus de veuves, d'orphelins, de blessés et de sans abris. Le matérialisme scientifique, une vision de la vie et du monde qui a rompu avec la religion, et les conflits d'intérêts ont provoqué une telle exploitation.

Il y a aussi la question de la pollution de l'environnement, qui est due au matérialisme scientifique et qui est une particularité de la pensée occidentale moderne. A la base de la menace globale de pollution réside la compréhension, provoquée par l'incroyance scientifique, que la nature est un amas de choses qui n'ont d'autres valeurs que de satisfaire les besoins physiques. En fait, la nature est beaucoup plus qu'un monceau de matériaux ou d'objets: elle a quelque chose de sacré, car c'est une arène où les Beaux Noms de Dieu sont exhibés.

La nature est un étalage de beauté et de sens qui expose des significations si profondes et si vastes sous la forme d'arbres qui prennent racines, de fleurs qui s'épanouissent, de fruits qui produisent un goût et un arôme uniques, de pluie, de ruisseaux qui coulent, de l'air inspiré et expiré, et du sol qui sert de nourrice à d'innombrables créatures. Ainsi, l'esprit et le cœur d'une personne deviennent comme un rayon de miel avec le nectar que la nature présente à notre esprit, lequel vole autour tel une abeille, et à notre jugement et notre faculté de contemplation. Seul le miel de la foi, de la vertu, de l'amour de l'humanité et de toutes les créatures par amour pour le Créateur, de l'entraide, du sacrifice de soi afin de permettre aux autres de vivre, et du service à toute la création s'écoule de ce même rayon de miel.

Selon la formule de Bediüzzaman [Said Nursi], l'éducation est à la fois l'illumination de l'esprit par le savoir et les sciences, et du cœur par la foi et la vertu. Cette perception, qui élève l'étudiant vers les cieux de l'humanité avec ces deux ailes, et l'incite à chercher l'agrément de Dieu en aidant autrui, a beaucoup de choses à offrir. Elle sauve la science du matérialisme et l'empêche de devenir un facteur pouvant être matériellement et spirituellement aussi nuisible que bénéfique. Aussi l'empêche-t-elle de devenir une arme meurtrière. Une telle compréhension, selon les termes d'Einstein, ne permettra pas à la religion d'être boiteuse. Elle ne lui permettra pas non plus d'être perçue comme coupée de l'intelligence, de la vie et des vérités scientifiques ou comme une institution fanatique qui construit des murs entre les individus et les nations.


[1] Cette opposition était due à deux facteurs: l'Eglise catholique refusait d'accepter les nouveaux concepts et découvertes scientifiques, et la classe moyenne qui émergeait voulait se libérer de la discipline religieuse.

{mospagebreak=Servir l'humanité grâce à l'éducation}

Grâce aux développements rapides dans le transport et la communication, le monde est devenu un village planétaire. Les nations sont comme des voisins de palier. Mais il faut rappeler que, surtout dans un monde comme celui-ci, l'on ne peut garantir une existence nationale qu'en protégeant les traits distinctifs de chaque nation. Dans une mosaïque de nations et de pays unifiés, ceux qui ne peuvent pas protéger leurs singularités, leurs motifs et leurs dessins uniques, disparaîtront. Comme pour toutes les autres nations, nos caractéristiques essentielles sont la religion, la langue, l'histoire et la patrie. Ce que Yahya Kemal, célèbre poète et écrivain turc, a exprimé avec une profonde nostalgie dans Les quartiers sans appels à la prière est notre culture et notre civilisation qui ont été apportées par l'islam et l'Asie Centrale, et pétries pendant des siècles en Anatolie, en Europe et même en Afrique.

Un dicton populaire dit à peu près: «Voisin aura besoin jusqu'aux poussières de son voisin». Si vous n'avez absolument rien, pas même des choses insignifiantes dont d'autres auraient besoin, personne ne vous accordera d'importance. Comme nous l'avons dit plus tôt, nous avons plus à donner à l'humanité que nous n'avons à prendre d'elle. Aujourd'hui, des organisations bénévoles ou non gouvernementales ont créé des compagnies et des fondations, et servent les autres avec beaucoup de ferveur. L'acceptation massive de nos institutions scolaires qui se sont propagées à travers le monde, malgré les grandes difficultés auxquelles elles ont dû faire face, et le fait qu'elles aient pu rivaliser, voire surpasser, de semblables institutions occidentales en un temps record, prouve que ce que nous avons dit est indéniable.

En tant que peuple turc, nous avons accumulé de nombreux problèmes durant ces derniers siècles. A leur base résident notre concentration inappropriée sur la façade extérieure de l'islam et notre négligence des trésors qu'il recèle à l'intérieur. Plus tard, nous nous sommes mis à imiter les autres et à présumer qu'il y avait un conflit entre l'islam et les sciences positives. Nous avons agi ainsi en dépit du fait que les sciences ne sont rien de plus que les découvertes des lois de Dieu qui manifestent Ses Attributs de Pouvoir et de Volonté et qui sont une expression différente du Coran venant de l'Attribut Divin de la Parole. Cette négligence, en retour, a conduit au despotisme dans le savoir, dans la pensée et dans l'administration; un désespoir menant au chaos embrassant tous les individus et les institutions; une confusion dans notre travail; et l'insouciance vis-à-vis de la division du travail.

En bref, nos trois plus grands ennemis sont l'ignorance, la pauvreté et les divisions internes. Le savoir, le capital-travail et l'unification peuvent combattre ces fléaux. Comme l'ignorance est le problème le plus grave, nous devons le combattre avec l'éducation, qui a toujours été le moyen le plus efficace de servir notre pays. Et maintenant que nous vivons dans un village planétaire, c'est assurément le meilleur moyen de servir l'humanité et d'établir le dialogue avec les autres civilisations.

Mais avant tout, l'éducation est un service humain, car nous avons été envoyés pour apprendre et pour nous parfaire à travers l'éducation. En disant «L'ancien état des choses est impossible; soit un nouvel état, soit l'annihilation», Bediüzzaman a attiré notre attention sur des solutions et sur le futur. En ajoutant que «les sujets à controverse ne doivent pas être discutés avec les chefs spirituels chrétiens», il a ouvert la voie au dialogue avec les membres des autres religions. A la manière de Djalal ad-Din ar-Rumi qui a dit «L'un de mes pieds est au centre et l'autre est dans soixante-douze royaumes (les peuples de toutes les nations) comme une boussole», Bediüzzaman a tracé un grand cercle qui comprend tous les monothéistes. Sous-entendant que le temps de la force brute est dépassé, il a dit: «La victoire avec les gens civilisés se gagne par la persuasion», faisant ainsi remarquer que le dialogue, la persuasion et la discussion appuyés par des preuves sont essentiels pour ceux d'entre nous qui cherchent à servir la religion. En avançant que «dans le futur, l'humanité se tournera vers le savoir et les sciences, et dans le futur la raison et les mots gouverneront», il a encouragé le savoir et la parole. Enfin, mettant de côté la politique et l'implication directe dans celle-ci, il a tracé les lignes directrices du vrai service religieux et national à cette époque et dans le futur.

A la lumière de tels principes, j'ai encouragé les gens à servir le pays en particulier et l'humanité en général, par le biais de l'éducation. Je les ai appelés pour qu'ils aident l'Etat à éduquer et à élever les gens en ouvrant des écoles. C'est par l'éducation que l'on triomphe de l'ignorance, par le travail et la possession de capital qu'on vainc la pauvreté, et par l'unité, le dialogue et la tolérance qu'on met fin au séparatisme et à la division interne. Cependant, comme tous les problèmes dans la vie humaine dépendent surtout des êtres humains eux-mêmes, l'éducation est le véhicule le plus efficace, que l'on ait un système social et politique paralysé ou au contraire un système qui fonctionne avec la précision d'une horloge.

{mospagebreak=Les écoles}

Après que le gouvernement turc a autorisé l'ouverture d'écoles privées, beaucoup de gens ont volontairement choisi de dépenser leurs richesses au service de leur pays, au lieu de passer dans l'autre monde après une existence frivole. Et ils ont fait cela avec un enthousiasme religieux. Il m'est impossible de connaître toutes les écoles qui ont été créées ici et à l'étranger. Puisque je n'ai fait que recommander et encourager cela, je ne sais même pas les noms de la plupart des compagnies qui ont créé ces écoles ni leur emplacement.

Toutefois, je me suis efforcé de suivre ce sujet dans la presse et dans une série d'articles écrits par de dignes journalistes comme Ali Bayramoğlu, Şahin Alpay et Atılgan Bayar. Des écoles ont été ouvertes dans beaucoup d'endroits de la planète, allant de l'Azerbaïdjan aux Philippines et de St Pétersbourg (capitale de la Russie tsariste) à Moscou (capitale de la Russie communiste) et, avec l'aide et la référence de notre concitoyen juif et grand homme d'affaire Üzeyir Garih, à Yakutsky. Ces écoles ont été ouvertes dans presque tous les pays, sauf dans ceux comme l'Iran qui n'ont pas donné leur autorisation.

Les écrivains et les penseurs qui les ont visitées confirment que ces écoles sont financées par des organisations bénévoles turques. Dans beaucoup d'entre elles, voire toutes, les frais d'inscription représentent une part importante du financement. Les autorités locales contribuent largement à la création de ces écoles en fournissant des terrains, des bâtiments, et en allouant des directeurs et aussi des enseignants quand cela est nécessaire. Les enseignants, qui se consacrent à servir leur pays, leur nation et l'humanité, et qui ont trouvé que le sens de la vie réside dans le service rendu à son prochain, travaillent avec ferveur pour un maigre salaire.

A l'origine, certains de nos responsables de mission à l'étranger hésitaient à accorder leur soutien, car ils ne comprenaient pas bien ce qui se passait. Mais aujourd'hui, la plupart d'entre eux soutiennent ces écoles. Outre les deux anciens Présidents de la Turquie, le défunt Turgut Özal et le cher Süleyman Demirel, l'ancien président du parlement turc Mustafa Kalemli et l'ancien ministre des Affaires Etrangères Hikmet Çetin ont tous montré leur soutien en visitant eux-mêmes ces écoles.

Il convient de présenter ici les observations d'Ali Bayramoğlu, un journaliste qui a visité un grand nombre de ces écoles:

Ces écoles n'offrent pas d'enseignement religieux et n'entourent pas les activités scolaires d'un environnement religieux, comme le présument certains. Elles ont été établies sur le modèle des lycées Anadolu[1], dotées de laboratoires et d'équipements technologiques modernes. Les cours sont donnés au sein du programme scolaire préparé par le Ministère de l'Education Nationale. La religion n'est pas au programme. En fait, le journaliste Ali Bulaç, qui a visité ces écoles, a fait remarquer qu'il avait l'impression que les toilettes n'étaient volontairement pas maintenues dans une propreté éclatante afin que l'on ne s'imagine pas qu'une telle propreté soit le signe que la prière va s'ensuivre. Les activités prennent place dans le cadre de la philosophie pédagogique et des lois en vigueur dans le pays en question. Par exemple, en Ouzbékistan, après que les élèves apprennent le turc et l'anglais dans la classe préparatoire, ils étudient les matières scientifiques en anglais avec des enseignants turcs et les sciences humaines et sociales en ouzbek avec des enseignants ouzbeks. Le but de ces écoles n'est pas de donner une éducation religieuse ou de transmettre un savoir religieux.

Les autorités locales sont au moins aussi soucieuses de la laïcité que l'est le gouvernement turc. Des journalistes éclairés comme Alpay et Bayar ont expliqué, comme beaucoup d'autres d'ailleurs à travers des observations similaires à celles de Bayramoğlu, que ces pays n'ont pas la moindre inquiétude pour leur futur en ce qui concerne ces écoles. En fait, lors de son discours à la cérémonie d'ouverture de l'école de Moscou, le Chef du Département de l'Education Nationale de Moscou a déclaré: «Il y a eu deux événements importants dans l'histoire récente de la Russie. L'un d'eux est l'atterrissage de Gargarin sur la lune. L'autre est l'ouverture d'une école turque dans notre pays.» Il a décrit cela comme un événement historique.

Pour certains, cette vie consiste en quelques jours passés dans cette auberge terrestre avec pour seul but de satisfaire tous les désirs de son ego. D'autres voient les choses différemment et donnent donc un sens différent à la vie. Quant à moi, cette vie consiste en quelques respirations sur le voyage qui commence dans le monde des esprits et qui continue éternellement au Paradis ou, Dieu nous en garde, en Enfer.

Cette vie est très importante, car elle donne forme à celle de l'au-delà. Etant donné cela, nous devons la vivre de façon à gagner la vie éternelle et obtenir l'agrément du Donneur de Vie. Ce chemin passe inévitablement par la dimension de servitude à Dieu en servant, tout d'abord, nos familles, nos proches et nos voisins, puis notre pays et notre nation, et enfin l'humanité et toute la création. Ce service est le droit de chacun; le transmettre est notre responsabilité.

Cet article est d'abord paru dans Fethullah Gülen: Advocate of Dialogue, Ali Unal et Alphonse Williams, comps., (Fairfax, VA: The Fountain, 2000), 305-31.


[1] Les lycées Anadolu sont des établissements d'Etat où les sujets scientifiques sont enseignés en anglais.

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