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La Tristesse (Huzn)

Écrit par Fethullah Gülen on . Publié dans Articles

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La Tristesse (Huzn)

Les soufis emploient le mot tristesse (huzn) dans le sens de sentiment opposé à la réjouissance et à la joie, mais aussi pour exprimer la peine qui résulte de la conscience de la responsabilité humaine et de l'engagement en faveur des idéaux nobles. Tout croyant parfait continuera à souffrir de cette peine selon le niveau de sa foi, et à tisser le tissu de la vie avec les fils de la tristesse sur le métier à tisser du temps. On continuera à ressentir la tristesse jusqu'à ce que souffle aux quatre coins du monde l'esprit de la vérité muhammadienne, que cessent les soupirs des musulmans, des autres peuples opprimés et que soient pratiquées, dans la vie quotidienne de chacun, les règles divines.

Cette tristesse demeurera tant que durera le voyage à travers le monde intermédiaire (al-âlam al-barzakh). Alors, sain et sauf, le croyant volera vers la demeure du bonheur et des bénédictions éternels, nullement empêché par le tribunal suprême de l'Au-delà. Les chagrins du croyant ne cesseront pas tant que ne se manifestera pas le sens de ce verset de la sourate du Créateur (Fâtir) : « La louange à Dieu, s'écrieront-ils, qui a éloigné de nous toute angoisse ! Notre Seigneur est en vérité Plein d'indulgence et de gratitude ».[1]

La peine et la tristesse naissent de la conscience qu'a l'individu de ce qu'être un humain veut dire, et croissent en fonction du niveau de discernement que possède celui qui est conscient de son humanité. Ce sentiment et la prise de conscience qui lui est liée entraînent une dynamique elle-même aussi importante que nécessaire, et qui pousse le croyant à se tourner en permanence vers le Tout-Puissant, à chercher refuge en Lui et à implorer Son aide chaque fois qu'il désespère.

Un croyant aspire à des choses éminemment élevées, telles que l'agrément de Dieu et le bonheur éternel. Aussi, cherche-t-il avec les moyens pourtant limités que lui offre sa vie ici-bas, d'y parvenir au mieux. Les peines que ressent le croyant du fait de la maladie, de la souffrance, d'afflictions ou de malheurs divers, ressemblent à un remède efficace qui efface les péchés et permet à ce qui est temporaire de devenir éternel, et à une goutte de mérite de devenir un océan. On peut dire que la vie que le croyant passe dans la tristesse est, à un certain degré, comparable à celle des prophètes, tant il est vrai que cet état leur était coutumier. Il n'est pas anodin de noter à cet égard que Mohammad, gloire de l'humanité, ait été surnommé Le Prophète de la tristesse !

La tristesse protège le cœur et les sentiments du croyant de l'avilissement et de la décadence, et le pousse à se concentrer sur le monde intérieur et à avancer le long du droit chemin. Elle aide celui qui voyage sur le chemin de la perfection à atteindre une vie purement spirituelle, un rang qu'on ne saurait atteindre même après plusieurs fois quarante jours de repentir et d'austérité. Le Tout-Puissant regarde le cœur, non l'apparence extérieure, ni la forme. Quand Il regarde le cœur des gens, Il regarde les cœurs tristes et brisés, et honore de Sa présence ceux-là qui les portent : « Je suis proche de ceux dont le cœur est brisé », affirme ainsi un hadith .

L'un des plus éminents savants de l'islam, Sufyan Ibn Uyayna (725-813), a dit un jour : « Dieu a parfois pitié de toute une communauté pour les larmes d'une seule personne au cœur brisé. » Il en est ainsi car la tristesse naît dans un cœur sincère ; la tristesse rapproche davantage de Dieu en ce qu'elle fait partie de ces sentiments les moins susceptibles de produire des actes altérés, assombris par la vanité et le désir de vouloir paraître. Sur les biens que l'on possède, bienfaits et bénédictions accordés par Dieu, une partie doit être prélevée pour pourvoir aux besoins des nécessiteux. Cette partie s'appelle l'aumône, zakat ; étymologiquement, le mot arabe véhicule les idées de croissance et de purification. L'aumône purifie en effet les biens et les fait croître par l'effet d'une bénédiction de Dieu. La tristesse remplit le même rôle, car elle est comme une partie de l'esprit ou de la conscience, qu'elle purifie dans son entier, et qui ensuite demeure pur et intègre.

On raconte dans la Torah que lorsque Dieu aime Son serviteur, Il remplit son cœur de l'envie de pleurer. À un autre serviteur qu'Il n'aime pas ou contre lequel Il est en colère, Il emplit son cœur du désir de s'amuser et de jouer. L'un des plus grands maîtres soufis, Bishr al-Hafi a dit un jour : « La tristesse et le chagrin sont pareilles au gouvernant, qui, quand il s'installe en quelque lieu, ne permet point aux autres d'y rester. » Un pays sans gouvernant est en proie à l'anarchie et au désordre ; de même est-il menacé de ruine, le cœur qui ne ressent point la tristesse.

D'ailleurs, celui dont le cœur fut le plus pur et le plus généreux, n'était-il pas toujours mélancolique et perdu dans ses pensées ? Et n'est-ce pas sur les ailes de la tristesse que le prophète Jacob escalada et franchit les montagnes qui le séparaient de son fils bien-aimé, le prophète Joseph, devenant ainsi témoin de la réalisation d'un beau rêve ? On considère que les soupirs d'un cœur triste ont la même valeur et le même mérite que les récitations et les évocations de ceux qui adorent Dieu dans la régularité du rituel, et que la dévotion et la piété des ascètes qui s'abstiennent de tout péché.

Le Véridique et Fervent dit que « la peine née des malheurs de ce monde efface les péchés. » On peut voir, à partir de cette affirmation, combien sont précieux et méritoires les chagrins que font naître les péchés, et qui sont liés à la crainte comme à l'amour de Dieu. Certains sont tristes parce qu'ils n'accomplissent pas leurs obligations d'adoration aussi parfaitement qu'ils le devraient. Ce sont les croyants ordinaires. D'autres, d'une spiritualité plus élevée, sont tristes parce qu'ils sont attirés par ce qui est autre que Dieu. D'autres encore se sentent tristes parce que, alors qu'ils se sentent en permanence dans la présence de Dieu et ne L'oublient jamais, ils passent aussi du temps parmi les gens pour les guider vers la vérité. Ils tremblent de peur à l'idée qu'ils pourraient détruire l'équilibre entre être avec Dieu et être avec ses semblables dans le monde. Ce sont les purifiés, ceux qui ont la responsabilité de guider les gens.

Adam fut le père de l'humanité et des prophètes. Il était aussi le père de la tristesse. Il commença sa vie terrestre dans la tristesse : faiblesse momentanée, perte du contrôle, de la maîtrise de soi, de la détermination dont doit faire preuve un prophète, éloignement du paradis, séparation d'avec Dieu, et par la suite, lourde responsabilité de la prophétie. Toute sa vie, il soupira de tristesse. Le prophète Noé se sentit envahi par la tristesse le jour où il devint prophète. Les vagues de tristesse submergeaient son cœur face à l'incroyance de son peuple et face à l'imminence d'un châtiment divin dès lors inexorable. Un jour vint où ces vagues firent grossir l'océan au point qu'il recouvrit les montagnes et fit sombrer la terre entière dans le chagrin. Le prophète Noé devint le prophète du déluge.

La vie du prophète Abraham était parcourue par le fil de la tristesse : tristesse née de son combat contre Nemrod, du fait d'avoir été jeté dans le feu, de devoir vivre sans cesse entouré de nouveaux foyers, d'avoir laissé sa femme et son fils dans une vallée déserte, d'avoir reçu l'ordre de sacrifier son fils, etc. La vie de tous les autres prophètes – comme Moïse, David, Salomon, Zacharie, Jean-Baptiste et Jésus – a été une suite, un chapelet de choses tristes, et c'est au milieu de la tristesse qu'ils ont vécu. Et celui qui a connu les pires formes de la tristesse est aussi le plus grand des prophètes, sceau de la prophétie.

[1] Coran, XXXV:34.</

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