Mondialisation, modernité et condition humaine

Parmi les questions fondamentales qui ont coloré le 21ème siècle on trouve la modernisation, le pluralisme, l'individu et la religion. Alors que la modernité a commencé à être perçue comme un bouleversement de la vie entière, à la fois dans ses aspects individuels et sociaux, elle a donné naissance à de nouvelles formes de pluralismes religieux, culturels et politiques. Bien que la modernisation puisse être définie de façons variées, elle nous a apporté deux sous-produits idéologiques pour ainsi dire qui sont le progrès et la mondialisation.

De nombreux théoriciens ont défini la mondialisation comme la « souveraineté » que l'homme a gagnée sur son environnement et l'élévation de sa « connaissance » de l'environnement. La connexion qui a été fabriquée entre « connaissance » et « pouvoir et souveraineté » a offert aux super états le pouvoir et l'opportunité de concevoir de nouvelles formes d'impérialismes sur des pays et des peuples lointains. À l'époque moderne, l'impérialisme a laissé place à des conséquences plus subtiles et plus difficiles à canaliser. Par conséquent, même si elle n'avait nullement émané d'un désir de conduire à un glissement des substrats philosophiques, la mondialisation a néanmoins rapidement acquis un rôle idéologique.

À cause de cet aspect idéologique, la mondialisation est considérée par beaucoup comme de l'impérialisme sous une apparence différente. Qu'elle soit oui ou non fondée sur une idéologie, la mondialisation a provoqué des transformations fondamentales dans tous les secteurs, de l'économie à la sociologie, des communications à la politique, et du droit, de l'histoire et de la géographie à la gouvernance des États. La révolution dans les nouvelles relations et communications financières a transformé le monde en un vaste marché où tout est interconnecté. Mais les effets de la révolution dépassent largement le marché ; le monde est devenu, pour beaucoup de personnes du moins, une entité globale. La mondialisation est devenue dans les faits non seulement un phénomène économique, mais aussi un phénomène véritablement polyvalent ayant des dimensions politiques, idéologiques et culturelles plus ou moins subtiles. Il est vrai que la mondialisation a ouvert la voie à la propagation des richesses, de la technologie, du pluralisme démocratique, de la production et de la consommation. Mais elle a aussi joué un rôle important dans la dissémination et l'accélération d'une multitude d'influences insidieuses et corruptibles sur la société, l'environnement et la politique, dont les effets touchent l'humanité entière. La pauvreté, la pollution de l'environnement, les armes de destruction massive, le terrorisme et la violence communautaire sont devenus véritablement mondiaux. Alliées avec la mondialisation de l'information, du pouvoir et de la technologie, les craintes d'un choc des cultures et des civilisations ont hanté nos imaginations et attisé nos peurs. La mondialisation a causé une redéfinition continuelle de toute une série de concepts appartenant au cadre de la modernisation, de la démocratie et du pluralisme : l'homme ; l'individu ; la liberté de pensée et de croyance ; la tolérance politique, sociale et culturelle ; le conflit ou la réconciliation ; et le dialogue ou le combat – la signification et la valeur de tout cela sont maintenant remises en question.

Au départ, des paradigmes politiques laissaient penser que l'institution d'un système démocratique multiculturel, participatif et pluriel serait après quelques temps la solution à tous les problèmes sociaux. Car d'après ces paradigmes, quasiment tous les problèmes qui sont apparus au niveau social proviennent de l'absence d'un tel système. C'est-à-dire que le problème de base était l'inadaptation des systèmes démocratiques et juridiques. La conviction était simple : rendez le système juste et la société sera juste. Les conflits qui sont apparus à propos de ces inadaptations se sont manifestés sous la forme de revendications ethniques, culturelles, communautaires, politiques, idéologiques et autres. Par conséquent, si les droits et les institutions démocratiques étaient solidement établis et mis à la disposition de tous les citoyens, alors les gens ne seraient plus enclins à agir selon leur affiliation ethnique, communautaire, culturelle ou toute autre affiliation sociale.

Depuis deux siècles, la plupart des paradigmes politiques et sociologiques qui traitaient des problèmes sociaux en général soutenaient de telles attentes même si certaines nécessitaient qu'il y ait d'abord une révolution ! Une fois que les gens avaient intégré l'idée de « tolérance et de respect mutuel » dans une culture et un système de pratiques démocratiques, et une fois qu'ils avaient fait de ces principes la règle de leurs relations personnelles et publiques, il ne pouvait plus rester beaucoup de problèmes à résoudre – ou du moins c'est ce qui était espéré. Mais même après l'adoption très large de la démocratie, il est très clair que les différences religieuses, ethniques et culturelles continuent d'être une source de conflit. Aujourd'hui, les démocraties occidentales offrent un modèle de société pluraliste, participative et riche en terme économique. Mais le conflit social n'est jamais entièrement absent. Aujourd'hui, les démocraties pluralistes sont confrontées à une offensive culturelle composée des droits des minorités et des immigrants, des demandes des communautés religieuses, des organismes non-gouvernementaux et d'autres groupes de pression qui expriment tout un éventail de revendications sociales. Il semble que même le règne illimité de la démocratie ne puisse vaincre l'esprit de conflit qui est toujours latent. Il y a maintenant des tentatives pour redéfinir le concept d'un État démocratique, avec à la base des cultures et des identités différenciées.

Aujourd'hui, le nombre d'États-nations dans le monde dépasse 180, et on trouve plus de 600 langues majeures et 5000 groupes ethniques. C'est seulement dans un petit nombre de pays que tous les citoyens parlent la même langue ou appartiennent au même groupe ethnique. Ce pluralisme politique, social, culturel, militaire et religieux couvre des dissensions potentielles et des problèmes à l'échelle internationale. Et ces nombreuses sources potentielles de conflit rendent les affectations démocratiques qui guident la scène politique dans de nombreux pays incertaines et sujettes à débat. Notamment depuis la fin de la guerre froide, les conflits ethniques et culturels sont devenus le point central de la violence politique.

Ces questions menacent le futur de peuples aux quatre coins du monde. Il est nécessaire par conséquent de travailler pour établir les bases d'une culture de « tolérance et de dialogue » qui soient plus larges et plus présentes que les bases étroitement encadrées qui sont associées aux vieilles pratiques démocratiques. Naturellement, il n'y a pas de réponse simple, de formule unique qui puisse remédier à tous ces maux. Il ne faut pas se leurrer. Beaucoup de suggestions pourraient fonctionner dans des conditions spécifiques mais elles peuvent difficilement être applicables systématiquement à l'échelle universelle. Mais quels que soient les évènements, si nous parvenons à abandonner nos préjugés et à prendre en considération les différentes expériences acquises par de nombreux peuples différents, nous voyons que beaucoup de mouvements locaux contiennent des éléments de réponse prometteurs pour résoudre certains problèmes universels.

Beaucoup de penseurs, y compris des penseurs religieux, trouvent une consolation dans l'espoir que le nouvel accent porté sur des questions universelles comme la démocratie, les droits de l'homme, la religion, la morale, et ainsi de suite, pourrait aider à résoudre les problèmes qui résultent des origines de « la culture et de la différence ».

On a vu récemment plusieurs développements historiques, sociaux et économiques qui ont mis la vie et les conceptions religieuses sur le devant de la scène de toutes les sociétés du monde. Les démocraties occidentales qui semblaient offrir toute une « vision du monde » à l'humanité en sont venues en moins de trois quarts de siècle à douter de leurs propres fondations idéologiques, philosophiques et politiques. La durée de vie de l'idéologie de la modernisation et du progrès s'avéra plutôt courte. Il fallait qu'elle soit courte. Car le modèle de « l'homme et de la société » qui a été construit a une vision du monde « politique et matérialiste » poussée à l'extrême. Depuis le 18ème siècle, les théoriciens et philosophes politiques ont mis toute leur énergie cérébrale dans la construction d'une « société politique ». Le melting pot de la modernisation était le modèle de « la culture urbaine » et de « la société politique ». Cette société était enfermée dans des valeurs rationnelles, elle avait retiré de la sphère publique toutes les valeurs liées au Divin.

D'autre part, la modernité a rapidement permis le développement d'une technologie d'armement véritablement effrayante. La manipulation idéologique de l'information, de la technologie et de la mondialisation menace les différences religieuses, culturelles, sociétales et locales dans toutes les parties du monde. Dans le monde entier, les réactions de masse contre la « mondialisation » sont en hausse. Ces réactions ne peuvent pas être simplement interprétées comme une résistance à la modernisation. À une échelle plus grande, ces mouvements considèrent les aspects idéologiques de la mondialisation comme une menace dirigée contre leurs propres cultures et identités religieuses, nationales, historiques et communautaires. Et ceci pourrait à un moment donné déboucher sur des mythes insidieux, sources de conflit.

Le champ des relations internationales est devenu la scène de discussions autour de thèses dangereuses et importantes, comme celle du choc des civilisations. Les associations politiques et idéologiques que ces thèses impliquent causent sans doute de sérieuses inquiétudes chez les milliers d'intellectuels, penseurs et hommes politiques qui observent l'avenir de l'humanité. La thèse de Huntington du choc des civilisations a eu un impact si important dans les cercles de pensée internationaux qu'elle est devenue l'une des discussions mondiales les plus vives des dernières décennies. Ses répercussions et son influence sur la politique mondiale continuent à se faire ressentir.

Mais ne pouvons-nous pas regarder la modernisation et la mondialisation sous un meilleur jour? La modernisation et la mondialisation ne pourraient-elles pas être mises en place avec des considérations plus constructives, humaines et morales? Si les aspects humains et moraux de la religion avaient été intégrés dans le processus de modernisation, celleci aurait-elle produit des effets sociaux différents? Indubitablement, les visions et courants issus du laïcisme en conflit avec la religion se sont alliés avec les idées des Lumières de manière souvent cynique et destructive. C'est comme si quelques penseurs espéraient en fait un conflit sans merci entre la religion et le modernisme, car cela serait conforme à leurs arguments laïcistes. Mais ce n'est pas ce qui est arrivé. La religion a démontré qu'elle n'était pas toujours destinée à être en conflit avec le modernisme. Était-ce donc alors plus une question de comprendre la signification du modernisme? La modernisation et la mondialisation sont-elles de simples faits qui peuvent être uniquement réduits à un problème de compréhension et de lecture? Pour ceux qui appartiennent à des cultures et des civilisations différentes, la signification idéologique de la mondialisation et de la modernisation évoque, dans de nombreux aspects, un conflit. Et les théories venant du camp du « choc », comme celles de Huntington et dans une certaine mesure de Fukayama, trouvent un grand nombre de preuves dans les développements récents pour soutenir leurs positions.

Même si la modernisation et la mondialisation peuvent contenir des aspects menaçants, elles sont également à l'origine d'autres développements. Parallèlement au terrorisme moral, à la violence et à la prolifération d'armes de destruction massive qui alimentent les théories du conflit, des efforts sérieux mettant en avant le consensus entre des communautés de cultures, religions et civilisations différentes sont des développements qui ont aussi laissé leur marque sur le dernier quart de siècle. Ces efforts n'entrent pas en conflit avec la modernisation ou la mondialisation d'une manière directe ou indirecte. Ces efforts produisent des valeurs et des dynamiques universelles, humaines et éthiques de base qui peuvent remédier aux efforts destructeurs de la mondialisation et de la modernisation. Même si ces initiatives de dialogue entre les civilisations et les cultures sont bienvenues à une plus large échelle, les nombreux éléments qui favorisent le conflit et qui sont destructeurs par nature font beaucoup plus de bruit. En conséquence, les médias internationaux semblent souvent et de façon inquiétante être dénués de préoccupations humaines et morales, remettant continuellement ces éléments à l'ordre du jour, et ne faisant qu'ajouter à cette déjà large cacophonie. Les objections sérieuses soulevées contre les théories de Huntington expriment en réalité un besoin urgent de réconciliation et de dialogue. Cependant, les efforts actifs accomplis pour construire une base de dialogue et de consensus sont en fait très limités. Et ceux qui existent ne sont pas suffisants pour avoir un impact mondial. Les origines de cette léthargie et de cette indifférence générales peuvent à nouveau s'expliquer par l'effet transformateur de la modernité, transformant l'homme et la société.

Il est indéniable que la modernité a encouragé l'égocentrisme inné de l'homme. Il a été attiré dans une position de confiance si démesurée qu'il ne peut plus apprécier correctement les vérités profondes de la vie. Cela a éveillé ses instincts individuels, matériels et personnels contre la société. Cela l'a privé du Divin, du fait d'être l'héritier du monde, de tout ce qui est humain et de l'éthique, de l'amour, du compromis et de l'altruisme. Cela a ainsi construit un homme de très petite taille, un homme qui vit uniquement pour ses instincts égoïstes. Et un homme qui vit uniquement de façon égoïste est vraiment un être horrible. Toutes les « Religions du Livre » furent révélées pour sauver cette petite créature en perdition. Mais la modernité a frappé le coup le plus mortel au caractère humain et à son intégrité cosmique en le rendant esclave de ses instincts personnels. Naturellement, je ne vais pas me plonger dans une interrogation approfondie de la modernité. Mon but n'est pas une estimation ou une interrogation globale. Quand on observe les ruptures auxquelles la civilisation humaine moderne a été soumise, on voit à nouveau que tout converge vers l'élément qu'est l'homme. Plus il est destructif, conflictuel et agressif, plus il rend le système humain et social dans lequel il vit esclave de ces mêmes instincts. Il est alors facile de voir où le niveau de l'humanité est tombé. La protection de la civilisation moderne contre une destruction imminente se fera par l'éducation et l'organisation des êtres humains à nouveau sur la base de l'amour, de la tolérance et du dialogue.

L'appel à l'humanité de M. Fethullah Gülen est opportun, profondément utile et possède un gros potentiel. Son apel n'est pas de ces humanismes passifs ou purement philosophiques. Et il ne promeut pas un programme élitiste où ont lieu seulement des discussions intellectuelles. Il possède une vision de projets sociaux réalisés dans le domaine de la vie quotidienne, dans des centaines d'établissements d'éducation à l'intérieur et à l'extérieur de la Turquie. Il pose ici les bases du dialogue et de la tolérance, et essaye également de remédier à l'absence d'un « être humain modèle » – une absence qui est un problème fondamental de la civilisation contemporaine car il est maintenant devenu clair que les êtres humains ont besoin d'un modèle de vie à suivre, et pas seulement de la liberté de faire ce qui convient le mieux à chacun d'entre eux.

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