Les années d’aliénation d’une région bénie

Nous traversons une période étrange. Lumière et ténèbres sont entremêlées, jour et nuit marchent de front. D’un côté sont ceux qui dérivent en masse vers la mort, et de l’autre ceux qui ressuscitent, comme si la trompette de l’archange Israfil les avait réveillés. D’un côté flottent des brises de printemps, et de l’autre des orages totalement destructeurs font rage… Nous voyons de grandes épines parmi les roses et les fleurs, et entendons le croassement des corbeaux couvrant la mélodie des rossignols, ou bien nous ne voyons que des roses en fleurs et des rossignols chantant, posés parmi elles.

Des divagations d’incroyance accompagnent des souffles de foi, et des hurlements de déni s’entremêlent à des proclamations de foi. Nous sommes parfois dérangés par des grognements qui se veulent des mots, et parfois nous nous sentons détendus grâce à des sons suaves qui pénètrent notre coeur comme des berceuses. Ceux qui répandent partout des graines de buissons d’épines sont innombrables ; pourtant, ceux qui régalent les autres des fruits du paradis ne sont pas moins nombreux. Je pense que jamais tant d’opposés n’ont jusque là été aussi proches.

Pendant des années nous avons atteint le matin et le soir comme les survivants de l’Atlantide, avec la nostalgie du pays perdu et les yeux tournés vers les levers de soleil de mauvais augure, sur notre horizon. Parfois nous étions bouleversés, et parfois revivifiés par l’espoir que les valeurs que nous avions perdues reviendraient simplement chez elles. De même, aujourd’hui, des beautés naissantes murmurent parfois des choses qui alimentent notre espoir, et leur succède un vent de tempête pareil à un coup de froid de la mi-mars. Ce qui a été réalisé est parfois détruit, et les choses qui ne sont pas détruites sont ensuite ébranlées. Dans ce schéma perpétuel, ceux qui courent avec courage remplacent ceux qui, malheureusement, tombent.

Nous ressentons parfois de la joie en considérant les événements heureux comme des bénédictions supplémentaires et des faveurs spéciales du Tout Puissant, et parfois nous ressentons de l’amertume face aux difficultés diverses et la déception nous fait frémir quand nous voyons le comportement fruste de gens que nous pensions plus mûrs qu’ils ne sont, quand nous pensons à la vulgarité et au fanatisme d’âmes obsédées par le reniement et l’incroyance, au manque de loyauté d’amis, aux attitudes bizarres de ceux qui sont proches mais semblent distants, à l’incohérence permanente de ceux qui hésitent. Comment un peuple au passé si solide et aux racines spirituelles si magnifiques a-t-il pu devenir une telle société de contradictions, avec des pensées aussi perverties et dans de telles conditions ? Comment avons-nous pu échouer à comprendre, vendre notre âme à Méphistophélès, et sacrifier notre coeur à ce qui n’est que charnel ? Comment avons-nous pu laisser se déchaîner notre matérialité, en tenant notre esprit en bride ? Comment avons-nous pu désobéir à Dieu et voir notre front marqué du sceau de la rébellion ?

Nous étions malheureusement dans une hébétude incompatible avec notre personnalité, et nous étions incapables de voir ce qui était en train de se produire. Jour après jour, nous cédions et nous nous avilissions de plus en plus, nous allions de déception en déception, affectant l’allure et le style de notre esprit collectif. Puis nos horizons se rétrécirent, notre visage s’assombrit, nos pensées se pervertirent et nos paroles devinrent des grognements ; nous restions pourtant inconscients de ce changement saisissant.

Alors vint un temps où tous ces malheurs ont entièrement bouleversé notre position. Des fissures ont commencé à apparaître dans l’esprit de proximité et d’unité. Les individus, au sein de la société, furent éparpillés comme les perles d’un collier brisé. Les gens furent manipulés jusqu’à ce que la société se polarise en groupe. La rancune et la haine furent attisées entre ces groupes, et le harcèlement mutuel commença. Avec le temps, la société s’enlaidit totalement, et les forces des ténèbres remplacèrent les forces rayonnantes. Partout se levèrent des voix sombres. Des groupes de gens commencèrent à s’attaquer aux autres, et le système se mit à les broyer et les détruire tous. On n’entendait plus que les grognements des oppresseurs et les lamentations des opprimés. Tous cela s’est produit, se produit encore, et continuera vraisemblablement à se produire dans l’avenir. Voilà assurément un tableau très amer et triste. Ce qui l’a pourtant rendu encore pire, c’est le fait que les grandes figures à l’esprit de sacrifice, dont le coeur saignait, et dont nous attendions une solution, furent réduites au silence.

Nous n’avons bien sûr pas le droit de nous plaindre de la situation actuelle. D’une part il est impensable que des croyants soucieux de leur société ferment les yeux sur ce qui s’est passé. Malheureusement, à cause d’une compréhension pervertie qui plonge ses racines dans un passé très lointain, nous avons corrompu la vie religieuse comme nous nous sommes corrompus nous-mêmes. Et nous avons sacrifié l’esprit d’unité à nos caprices. Au lieu de laisser les questions de logique à notre raison, pour ensuite tourner notre raison, par la force du coeur et de l’esprit, vers des idées sublimes, ornant ainsi notre coeur de la connaissance de Dieu, nous avons simplement tourné le dos à nos facultés telles que l’inspiration (basira), la volonté (irada), la conscience, le sentiment, la cognition et l’intelligence spirituelle (latifa al-Rabbaniya [1]) et ainsi assombri les mondes matériel et spirituel.

Aujourd’hui, nous nous tournons chaque jour dans une direction différente, d’où une confusion nouvelle, nous sommes chaque jour empêtrés dans des fantasmes différents et courons de l’un à l’autre. Nous faisons constamment des erreurs quand nous tentons d’expliquer quelque chose, ou quand nous tenons notre langue et gardons le silence, provoquant ainsi en permanence des problèmes nouveaux. Et nous recommençons, encore et encore. Nous sommes tout simplement incapables de nous organiser, de nous concentrer sur un objectif unique et, ce faisant, de nous tourner entièrement vers Dieu.

Nous n’avons pas véritablement conscience de notre chute, et ne l’avons jamais eu. Notre détermination à nous lever est éphémère. Nos pensées sont faussées, notre volonté se fissure, nos décisions sont incohérentes et nous ne pouvons nous libérer de l’aliénation qui tue notre âme. Nous marchons parfois sur des chemins qui sont contraires à notre croyance et à nos idéaux, nous sommes parfois submergés par des courants qui s’opposent à notre propre direction de pensée et entraînent vers l’inconnu, et parfois nous sommes poignardés dans le dos par ceux que nous suivions.

Depuis des années ces frasques étranges ont été notre lot, et nous avons couru à la recherche d’eau dans des vallées asséchées. Nous avons plongé notre seau dans des sources asséchées. Nous avons parfois cherché du sucre dans de la canne sauvage, et gaspillé notre vie à cultiver des épines. Malgré la richesse de notre héritage culturel, qui conviendrait totalement à des mondes, nous n’avons pas réussi à nous libérer de la tendance à nous prosterner et à nous laisser aller devant d’autres héritages. Au lieu de flâner à flanc de coteau de notre histoire, qui a toujours ressemblé à des roseraies, nous ne cessons de nous empêtrer dans les épines des autres et d’être griffés. Malgré le chant des rossignols dans nos jardins, nous avons écouté le croassement fatigant des corbeaux.

Notre nature et notre personnalité collectives semblent s’être tellement déformées au cours des années récentes que nous sommes maintenant gênés d’être nous-mêmes. Nous tournons le dos aux valeurs auxquelles nous avons tenu pendant des milliers d’années, et nous renions – en réalité, pas nous tous – nos racines spirituelles et notre dynamique historique. Au lieu de proclamer partout notre héritage historique magnifique et impérissable, et d’en faire voir la profondeur à chacun, nous écoutons simplement les grognements inquiétants de certains pouvoirs, et souffrons d’une sorte de maladie intérieure.

Depuis le jour où nous avons perdu notre magnifique position au sein de l’équilibre international entre états, le monde a été gouverné par des gens turbulents ; le destin de l’humanité a été confié à des gens sans scrupules. Partout, les bandits ont cherché de nouvelles cibles à piller. Les bienfaits de la terre sont entre les mains d’ingrats. L’idée de droit, et les notions d’équité et de justice se réduisent à des appels à l’aide lancés à l’occasion par ceux à qui il a été fait du tort. Le sentiment de miséricorde et de compassion a simplement disparu des coeurs. Les sentiments de foi, de loyauté et de confiance se sont émoussés, et il semble qu’on ait oublié l’honneur, la dignité et le respect de soi.

Depuis des siècles nous avons été oublieux de nos valeurs les plus vitales et avons complètement détourné notre visage d’un héritage culturel multiséculaire. En outre, nous avons corrompu l’esprit des jeunes avec des perspectives venant d’ailleurs, qui ne nous conviennent pas du tout, mais que nous avons recueillies dans différents coins du monde et que nous avons essayé d’utiliser en lieu et place de nos valeurs culturelles et religieuses. Aujourd’hui ces jeunes gens, qui pour la plupart n’ont plus de but, condamnent leurs propres valeurs, insultent l’esprit et la pensée de la nation et tentent de détruire chaque élément de leur ancien héritage et d’avancer vers des « néants » sur des voies différentes divisées en très nombreuses factions. Malgré cela, le nombre de ceux qui voient et interprètent correctement ce qui est en train de se passer n’est pas faible. La plupart d’entre eux se contentent pourtant de tenir leur langue, comme s’ils étaient réduits au silence, et de rester dans une contemplation silencieuse. Bien qu’il arrive parfois qu’ils ne mâchent pas leurs mots et fassent quelques pas en avant, ils reculent encore plus en arrière de leur position de départ face à une petite pression ou à une menace insignifiante, et ils se contentent d’attendre les bienfaits inattendus. En se comportant ainsi, ils confondent la confiance en Dieu avec l’attente passive qu’Il fasse advenir les choses, ou bien ils s’empêtrent dans des contradictions avec eux-mêmes, ou bien ils souillent leur relation à Dieu en ne prenant pas la position qu’ils devraient adopter, ou bien ils échouent dans l’accomplissement de leurs obligations. Ce faisant, ils encouragent aussi les ennemis de notre peuple. Au lieu de remplir la mission pour laquelle on leur a donné le libre arbitre, et de devenir eux-mêmes, ils deviennent les victimes de leur faiblesse et se rendent vulnérables au fait de passer sous le contrôle des autres.

Pendant des années, quelle que soit la solidité de notre passé, la société a été laissée dans ses contorsions, son coeur et son esprit séparés l’un de l’autre ; cette situation ne peut fournir aucune interprétation raisonnable de l’univers et de ce qui s’y trouve, ni d’évaluation solide des développements sociaux. Elle ne peut que jeter des regards ébahis et se laisser porter ici et là par des vents divers. À dire vrai, il semble que ce manque de direction va se poursuivre jusqu’au moment où nous reviendrons à nous-mêmes et interpréterons à nouveau correctement l’ensemble de l’existence, des événements et de nous-mêmes, et où nous nous exprimerons à nouveau à travers une analyse et une synthèse nouvelles. Comme j’aurais souhaité nous voir capables de modifier ce cours inversé du destin ! Comme j’aurais souhaité nous voir prendre une position ferme, telle que la position qui nous a été accordée par la Providence, et rendre justice à ce dont nous avons reçu les bienfaits ! Qu’il est triste que nous ayons échoué à le faire ! J’ose à peine dire qu’à l’occasion nous ne faisons que nous tortiller, vue notre incapacité à faire quoi que ce soit face aux événements. Parfois, nous enfouissons notre souffrance et notre chagrin au fond de nous-mêmes et les digérons, et parfois nous fondons en larmes. Mais nous souffrons toujours d’un chagrin qui fend le coeur. Dans une telle situation, nous ne pouvons pas dire que nous avons assumé notre responsabilité vis-à-vis de Dieu Tout Puissant ni même vis-à-vis de notre peuple.

J’aurais souhaité nous voir conserver notre loyauté dans cette seule mesure. J’aurais souhaité nous voir nous ouvrir à Dieu et crier vers Lui. Nous ne l’avons pas fait et n’avons pas réussi à préserver les pensées qui nous appartiennent. Nous ne nous sommes pas tournés vers Dieu, de tout notre être, en Lui ouvrant notre coeur. Pendant des années nous avons mené une vie insensible. Mais, si l’on considère la situation de notre peuple, nous devrions avoir quelques histoires venant du coeur à raconter au monde entier. Dans le monde futur, il devrait y avoir aussi quelques nuances de nos métiers à tisser les pensées. Nous n’aurions pas dû nous laisser aller à l’atmosphère décourageante de solitude et d’inadaptation de ce monde. Nous aurions dû trouver quelques autres personnes pour partager notre peine et notre souffrance, et marcher main dans la main avec elles afin de devenir nous-mêmes.

Il n’est pas encore trop tard, et un monde d’opportunités s’offre à nous. Le nombre de ceux qui se consacrent à Dieu n’est pas mince. Je pense que tout ce qui reste à faire est de saisir les rênes d’une poigne ferme et de se mettre en route avec amour et ardeur, de s’en remettre en confiance à Dieu, de frapper à Sa porte, de se présenter en larmes et de dire : « Nous voici ! » Ainsi, aujourd’hui, pour compenser en partie le fait que nous ayons passé tant de temps à rire, dans une situation déplorable, essayons de nous exprimer par les sentiments de notre coeur et de nos larmes.

[1] Ces concepts soufis sont expliqués en détail dans Gülen, Key Concepts in the Practice of Sufism (Concepts clés dans la Pratique du Soufisme).
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