Les apports de Gülen dans la société civile turque

Fethullah Gülen

L’intellectuel et penseur musulman turc Fethullah Gülen, inspirateur du mouvement du même nom, a influencé la vision de l’Islam en Turquie. D’après le chroniqueur Jean-Michel Cros, l’érudit a montré aux Turcs qu’ils pouvaient être à la fois démocrates et musulmans en créant ce qui est devenu un mouvement sociétal.

«Enfin !» C’est le mot qui vient à la lecture de Société civile, démocratie et islam : perspectives du mouvement Gülen, que viennent de publier les éditions L’Harmattan, sous la direction d’Erkan Toguslu. Ce livre, sans doute le premier en français sur le mouvement, peut être de nature à bousculer les préjugés qui demeurent encore à son propos. Dans une série de chapitres resserrés, le point est fait de façon précise sur de nombreux aspects. Faisons tout de suite justice de la théorie du complot, ou de l’agenda secret, souvent prêtée au mouvement, alors que le seul que connaisse la Turquie est en réalité celui du groupe Ergenekon… L’ouvrage apporte des éclairages pertinents sur un certain nombre de sujets et notamment sur les apports de Fethullah Gülen à la modernisation et à la démocratisation de la Turquie ; ces deux aspects me paraissent fondamentaux.

Une culture du dialogue

Il faut remercier les auteurs de dire avec une grande clarté que tant l’Occident que les élites kémalistes abordent la question de l’Islam avec un a priori fallacieux, aux termes duquel l’Islam – sans autres précisions – exigerait des croyants qu’ils créent un ordre politique fondé sur la sharî’a ; ce déni de la réalité empêche de voir que F. Gülen, dans une Turquie qui est peut être laïque mais pas séculière, a montré aux Turcs qu’ils pouvaient être à la fois démocrates et musulmans en créant ce qui est devenu un mouvement sociétal. En développant une culture du dialogue qu’il veut substituer à la culture de l’affrontement (contre les Kurdes, les Alévis ou les religieux entre autres) qui était jusque-là celle de la République, ainsi que des activités visibles par tous, ce qui rend d’autant plus grotesque la thèse du complot, en promouvant l’euro-islam, en devenant le prédicateur de la modernité et de l’islam moderne. En étant, enfin, l’un des vecteurs de la modernisation de la Turquie, mettant au centre de son combat l’homme et son prochain, ainsi que la démocratie. Ce combat a contribué puissamment à la démocratisation que la Turquie a connu ces dernières années : à partir de son analyse de la faiblesse des pays musulmans, résidant dans un retard politique, une crise morale et spirituelle et une connaissance insuffisante de l’Islam, Fethullah Gülen a proposé une voie basée sur le dialogue et la tolérance, condamnant fermement le terrorisme et les conceptions guerrières du «jihâd».

Le respect d’autrui

Insistant sur la loi et l’ordre, le respect d’autrui, l’importance du non jugement et les valeurs universelles, F. Gülen a ainsi rencontré non seulement le pape Jean-Paul II, mais a été également la première personnalité turque à rencontrer le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée 1er ainsi que le patriarche arménien de Turquie, Mesrob 1er. «Le respect suppose attention, appréciation et tolérance», dit F. Gülen. De nombreuses pages de cet ouvrage collectif mériteraient d’être citées, tant elles sont de nature – pour qui voudra les lire… - à dissiper les préjugés, un chapitre étant d’ailleurs consacré à la transformation des perceptions entre musulmans et non musulmans. Ce sur quoi je voudrais m’interroger précisément, c’est sur la persistance de cette opinion négative, dans les medias ou le monde politique, à propos du Mouvement Gülen. Elle tient sans doute à plusieurs facteurs.

Le mouvement Gülen

Le premier est sans doute que de nombreux Occidentaux, et j’inclus dans cette catégorie l’establishment kémaliste, ont du mal à accepter un mouvement social se revendiquant à la fois de la démocratie et de valeurs qui lui sont propres, l’Islam en l’occurrence. Cette vision, de type colonial, est plus prégnante dans les esprits que ce qu’on le dit souvent. Un deuxième aspect réside dans la nouveauté du mouvement : en effet, depuis le milieu du XIXe siècle, la modernisation en Turquie, qui a commencé avec les Tanzimats, s’est toujours faite sous l’impulsion d’un Etat protecteur. Le kémalisme entre totalement dans la tradition ottomane sur ce point. Or, avec le mouvement Gülen, nous assistons pour la première fois dans le monde turc à une impulsion modernisatrice que ne vient pas «d’en haut» mais «d’en bas». A ce titre ce mouvement est véritablement révolutionnaire, bien plus que le kémalisme. Ces deux raisons majeures, intolérables pour certains esprits, expliquent à mon avis cette volonté de dénigrement que l’on trouve bien souvent. Le «Tiers Monde» (mais la Turquie en fait-elle partie ?) était acceptable quand il était nationaliste, et se battait, même contre nous, mais avec «nos» valeurs. Il ne l’est plus quand il revendique les siennes. Mais cela, c’est tout le mérite de Fethullah Gülen de passer outre…

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