Fethullah Gülen et les «Gens du Livre»; Une Voix de Turquie pour le Dialogue Interreligieux

L'expression «Gens du Livre» (Ahl al-Kitab) est mentionnée 24 fois dans le Coran, en se référant aux chrétiens et aux juifs en particulier. Le contexte de ces références coraniques varie. Certains de ces versets louent les Gens du Livre pour leur probité, leurs bonnes actions et leur foi en l'au-delà (sourate 3/verset 113), tandis que d'autres versets leur reprochent de ne pas suivre la voie de Dieu (3/99). Un groupe de ces versets invite les Gens du Livre à un terrain d'entente entre eux et les musulmans (3/64). Un autre groupe de ces versets indique un lien intime entre les musulmans et les chrétiens (5/82). Le lien entre les musulmans et les Gens du Livre - les juifs et les chrétiens - a été un sujet de discussion parmi les musulmans depuis des siècles. On peut facilement retrouver les anciennes racines œcuméniques de l'islam dans ce célèbre verset du Coran:

Dis (ô Mohammed: "O gens du Livre! Venez à une parole commune entre vous et nous: que nous n'adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors de Dieu". (3/64)

Ce verset, révélé pendant la 9ème année de l'hégire (en l'an 629), est l'un des plus grands appels œcuméniques de l'époque du Prophète Mohammed. Les sources de la loi islamique ont consacré certains chapitres pour expliquer le statut légal des Gens du Livre en islam. L'Empire Ottoman a présenté un bel exemple de la compréhension islamique de la tolérance envers les sujets non musulmans, en particulier les Gens du Livre. Dans notre monde actuel, ce sujet est devenu d'autant plus significatif en raison d'un énorme besoin de compréhension et de dialogue interreligieux. Dans cet article, nous souhaitons étudier les idées du théologien turc contemporain Fethullah Gülen (1938- ). Ses idées sont d'une importance cruciale en ce qui concerne le dialogue entre chrétiens et musulmans dans le monde actuel.

Gülen, connu comme l'un des pionniers de l'entente entre les diverses communautés religieuses depuis le début des années 1980, a préparé le terrain pour une approche islamique du dialogue interreligieux.[1] Pour pouvoir mieux apprécier l'importance de cette réalisation, nous devons comprendre la perspective à partir de laquelle Gülen aborde le sujet. Ainsi, l'objectif de cet article est avant tout de présenter ce grand penseur islamique au public occidental, puis d'exposer en détail ses idées sur la rencontre des plus grandes religions du monde d'aujourd'hui, en se concentrant surtout sur le dialogue entre musulmans et chrétiens.

Un prédicateur dévoué

Tout au long des années 1960 et 1970, des congrégations de plus en plus grandes commencèrent à se rassembler le vendredi dans les mosquées d'Edirne, d'Izmir et d'İstanbul, pour écouter un jeune prédicateur itinérant qui avait le don de parler des valeurs traditionnelles de l'islam dans un langage moderne et qui reconnaissait l'importance de la science et de la culture des universités et instituts que beaucoup de ses auditeurs fréquentaient. Gülen reçut une éducation islamique très traditionnelle. Il naquit à Erzurum, dans l'est de l'Anatolie, le 10 novembre 1938, ce même jour où Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, mourut dans les confins d'İstanbul. Selon son biographe, tandis que Gülen, dès sa jeunesse, acceptait la nouvelle identité turque, il cherchait aussi les moyens d'incorporer le style de vie des Compagnons du Prophète à la société moderne.[2] Cette préoccupation qu'il avait était en grande partie due à l'influence de son père, qui était très actif dans les cercles soufis d'Erzurum, ainsi qu'à la piété et à la prière de certains disciples de Said Nursi (1876-1960), qui gagnaient une popularité grandissante en Turquie au milieu du XXe siècle. En fait, vers la trentaine, Gülen se mit à lire intensivement les œuvres de Said Nursi, une expérience qui s'avérera très significative dans le développement de sa propre pensée.

Alors que Rafia, la mère de Gülen, était son premier enseignant de Coran, il fut sous la tutelle de Muhammad Lutfi Efendi, un membre de la confrérie soufie de Qadiri, dans les institutions éducatives locales auxquelles il est allé. En parallèle, il est aussi allé à l'école normale publique. Bien que nous ne sachions plus grand chose concernant la vie de Lutfi, il est clair qu'il a été une source d'inspiration pour le jeune Gülen. Il a éveillé en lui le désir de mener toute sa vie en accord avec les valeurs islamiques, et ce fut sous sa direction que Gülen a appris le Coran par cœur - un acquis qu'il a utilisé jusqu'à aujourd'hui. Son père, Ramiz Efendi, qui avait beaucoup de liens avec la confrérie soufie de Naqshbandi, a aussi exercé une grande influence dans la vie de son fils, étant son premier enseignant d'arabe et celui qui lui a ouvert la voie dans le monde des penseurs classiques de l'Islam. En plus des idées des anciennes figures religieuses comme Hassan al-Basri (décédé en 728) et Harith al-Muhasibi (d. 857), al-Ghazzali (d. 1111) et Jalal ad-Din Roumi (d. 1276), Gülen lit avidement les ouvrages plus récents de deux écrivains indiens, Ahmad Faruqi Sirhindi (1564-1624) et Shah Wali-Allah al-Dihlawi (1703-1762) ainsi que certains classiques de la littérature occidentale comme Victor Hugo, William Shakespeare et Honoré de Balzac.

Pour Gülen, les ouvrages d'Ahmad Sirhindi étaient importants en raison de la priorité que cet écrivain accordait à la pratique de l'islam selon la compréhension du Prophète Mohammed. Sirhindi appartenait à la tradition soufie de Naqshabandi et beaucoup de ses lettres et autres écrits traitaient du renouvellement de l'enseignement spirituel de cette tradition, en insistant sur le fait de suivre la voie du Prophète dans la culture des efforts spirituels, au lieu des méthodes plus ésotériques de quelques anciens maîtres Naqshabandi.[3] Gülen a d'ailleurs longtemps enseigné les livres de ces grands savants musulmans, comme al-Maktubat, ouvrage monumental de Sirhindi, aux élèves qui participaient à son cercle d'étude. Ce faisant, il n'a pas abandonné le soufisme, mais a au contraire trouvé le moyen de le renouveler et de l'adapter à son époque ; et c'est cela qui stimula Gülen. Les élèves ne suivaient pas vraiment les enseignements de Sirhindi mais étaient plutôt inspirés par son discernement de l'importance de suivre la sounna du Prophète Mohammed, même dans le domaine du développement personnel et spirituel.

A ce sujet, une autre idée que Sirhindi explora dans ses écrits fut le concept d'amitié sincère et dévouée (khillah)[4]. Yohanan Friedmann a expliqué l'importance cruciale de ce concept pour Sirhindi en disant que dans ses ouvrages, l'enseignant indien parlait du devoir de chaque croyant comme étant lié «au rapport spirituel entre Abraham et Mohammed, et au concept soufi de l'amitié (khillah).» Il continue ainsi:

Cette amitié, cette suprême manifestation de l'amour (hubb),
Est la principale force responsable de la création du monde
Et de la continuation de son existence.
A l'origine, elle appartenait à Abraham, l'Ami de Dieu (khalil Allah).
Ayant atteint ce niveau exalté,
Abraham fut désigné comme l'imam (guide) de tous,
Et même Mohammed reçut l'ordre de le suivre.[5]

Cette idée allait finir par inspirer de nombreux soufis, y compris des écrivains et des guides spirituels turcs contemporains comme Nursi et Gülen, à cultiver une amitié spirituelle avec tous ceux qui professent la foi d'Abraham, même ceux qui sont en dehors de la communauté islamique parmi les «Gens du Livre».

Gülen a appris de Shah Wali-Allah al-Dihlawi à penser au rôle du mysticisme islamique traditionnel dans le monde moderne.[6] Shah Wali soulignait que les penseurs musulmans devaient toujours incorporer les leçons apprises des anciens maîtres soufis dans le cadre des enseignements islamiques traditionnels. Il disait : «Les soufis qui n'ont pas la connaissance du Coran et de la sounna, et les savants qui ne s'intéressent pas au mysticisme, sont des brigands et des voleurs du din (la religion).»[7]

Plus récemment, dans l'environnement soufi dans lequel Gülen a grandi, les livres de Nursi devinrent largement disponibles.[8] Ses écrits, notamment le Risale-i Nur (Traité de la Lumière), étaient déjà au milieu du XXe siècle la lecture islamique la plus populaire, après les collections de hadiths de Bukhari et de Muslim. Gülen commença à les lire dans les années 1960, quand il rencontra pour la première fois les disciples de Nursi à Erzurum, sa ville natale. Ces disciples formaient le pivot du tout nouveau mouvement Nur. Bien que Gülen n'ait jamais été officiellement associé à ce mouvement, et n'était donc pas, à proprement parler, un partisan de Nursi, il se mit néanmoins à inclure de nombreuses idées de Nursi dans ses propres enseignements[9], surtout dans ses sermons et ses discours non-officiels, quand il devint prédicateur à la mosquée d'Edirne au début des années 1960.

L'islam et le dialogue des religions du monde

Dans la Turquie moderne, un certain nombre de grandes figures musulmanes ont promu l'idée de tolérance et de dialogue avec les adeptes des différentes religions. L'expérience ottomane, avec son système de millet, a laissé le souvenir remarquable de relations interreligieuses plus harmonieuses. L'Empire Ottoman n'était pas seulement composé de musulmans, mais aussi de nombreux groupes chrétiens et juifs, et même quelques zoroastriens. Jusqu'à l'apparition des idées nationalistes actuelles, musulmans, juifs et chrétiens vivaient ensemble de façon plus pacifique et plus productive pendant l'ère ottomane que pendant le XXe siècle. Cet héritage de reconnaissance mutuelle entre les membres des différentes communautés religieuses semble avoir été, au moins en partie, le résultat de quelques maîtres soufis turcs tels que Ahmed Yesevi (décédé en 1166), Yunus Emre (d. 1321), Haji Bayram-i Veli (XVe siècle) et Aksemseddin (XVe siècle), le maître soufi de Mehmet II Le Conquérant.[10] Tous ces enseignants, en ces temps reculés, ont épousé les idées de tolérance envers les autres religions et même, dans une certaine mesure, de dialogue interreligieux. Gülen est l'un des bénéficiaires modernes de cette tradition soufie. Un examen approfondi de sa pensée montre qu'il est l'un des rares savants musulmans actuels à promouvoir le dialogue et la tolérance entre les diverses communautés musulmanes, qui se distinguent les unes des autres par d'assez grandes différences, ainsi qu'entre les musulmans et les membres des autres traditions religieuses.

En étudiant les enseignements de Gülen sur le dialogue interreligieux, l'on remarque d'emblée qu'il trouve l'origine de cette idée dans les thèmes islamiques. Etudiant de Coran, Gülen a pris la Basmala, qui marque le début de presque tous les chapitres (sourates) du Coran, comme point de départ. Dans cette expression, les attributs de Dieu qui sont mentionnés sont «le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux». Pour Gülen, la récurrence de cette expression 114 fois dans le Coran est à prendre très au sérieux.[11] Il suggère que par ce moyen, Dieu a voulu enseigner aux musulmans, entre autres, à être miséricordieux et cléments dans leurs rapports aux autres êtres humains et à la nature. Dans l'un de ses articles sur la compassion (ou miséricorde), Gülen dit :

La compassion est le commencement de l'être ; sans elle, tout est chaos. Tout est venu à l'existence par la compassion et c'est par elle que tout continue à exister en harmonie… Toute chose parle de compassion et promets la compassion. C'est pour cela que l'univers peut être considéré comme une symphonie de compassion. Toutes sortes de voix proclament la compassion, si bien qu'il est impossible de pas en être conscient, et impossible de ne pas ressentir l'immense compassion qui enveloppe toute chose. Malheureuses sont les âmes qui ne perçoivent pas cela… L'homme a la responsabilité de montrer de la compassion envers tous les êtres vivants - c'est la condition requise de son humanité. Plus il se montre compatissant, plus il devient exalté, tandis que plus il a recours au mal, à l'oppression et à la cruauté, plus il est déshonoré et humilié, devenant une honte pour l'humanité.[12]

La compréhension de Gülen de la compassion apparaît mieux à travers les propos qu'il a entretenus avec le journaliste turc Eyup Can. Dans cette interview, il est clair que la compassion de Gülen s'étend d'une réaction de souffrance physique face à l'état des êtres humains innocents, victimes d'armes chimiques au nord de l'Irak, jusqu'à une profonde sensibilité face au besoin de respecter la vie d'une créature aussi apparemment insignifiante qu'un insecte. Dans la tradition dans laquelle Gülen a été élevé, sa compréhension est que si petite soit-elle, chaque créature loue Dieu dans sa propre langue et mérite donc respect et compassion.

Il semble qu'il y ait une similarité entre l'enseignement soufi traditionnel concernant la nature et celui de Gülen aujourd'hui. Par exemple, selon un récit, on aurait demandé à Yunus Emre, ainsi qu'à d'autres mourid, d'apporter un bouquet de fleurs à leur maître. Le maître, qui voulait nommer son successeur, souhaitait d'abord tester les élèves qu'il estimait faire partie des candidats à sa succession. Le soir, alors que tout le monde avait apporté un bouquet de fleurs, Yunus Emre se trouvait les mains vides. Répondant au maître qui lui demandait pourquoi il n'avait pas de fleurs, Yunus dit qu'à chaque fois qu'il voulait cueillir une fleur, il entendait sa voix louer Dieu ; c'est pourquoi il n'avait pas pu couper de fleurs. Ce célèbre récit dépeint un tableau qui illustre bien l'approche spirituelle envers la nature, caractéristique des soufis et de Gülen.

Ayant rappelé que les enseignements de compassion de Gülen étaient en phase avec ceux de la doctrine traditionnelle soufie, nous pouvons désormais tourner notre attention sur le concept d'amour tel qu'on le trouve dans ses écrits. Parlant de l'amour dans la tradition soufie, Gülen s'attache à l'un des «Beaux Noms» de Dieu, Al-Wadûd (le Très Aimé).[13] Implicitement, il signale que les musulmans se doivent de refléter cet attribut dans leur vie en étant un peuple d'amour. En fait, Said Nursi, le prédécesseur de Gülen, avait fait de l'amour la devise de sa propre philosophie. Gülen dit : «Dans tout l'univers, il n'est pas d'arme plus puissante que l'arme de l'amour.»[14]

La compréhension que Gülen a de l'amour apparaît clairement dans la citation suivante :

L'amour est l'élément le plus essentiel de chaque être ; c'est une lumière si éblouissante et un pouvoir si grand qu'il peut résister et surmonter toutes les forces. L'amour élève chaque âme qui s'en imprègne, et la prépare pour le voyage vers l'éternité. Les âmes qui sont entrées en contact avec l'éternité par le biais de l'amour s'efforcent d'implanter dans toutes les autres âmes ce qu'elles reçoivent de l'éternité. Elles vouent leur vie à ce devoir sacré, pour lequel elles endurent les pires difficultés jusqu'au bout. De même qu'elles prononcent «l'amour» dans leur dernier souffle, ainsi elles respirent l'amour lors de leur résurrection le Jour du Jugement.[15]

Les concepts de compassion et d'amour sont donc bien des principes fondamentaux des enseignements de Gülen. Haut et fort, il prône la tolérance, le pardon et l'humilité en tant que valeurs éthiques primordiales en islam. Elles sont étroitement liées et chacune requiert l'autre. Dans un article récent, Gülen s'exprime ainsi sur la tolérance :

Ceux qui ferment la voie de la tolérance ont perdu leur humanité et sont devenus des bêtes féroces. (…) Le pardon et la tolérance soulageront la plupart de nos blessures, mais seulement si cet instrument divin est entre les mains de ceux qui comprennent sa langue. Autrement, le traitement incorrect que nous avons utilisé jusqu'à maintenant engendrera beaucoup de complications et continuera à nous confondre.[16]

Gülen puise les racines de ces thèmes dans les enseignements du Prophète de l'islam, de qui il cite le hadith suivant: «Quiconque est humble, Dieu l'exalte ; quiconque est hautain, Dieu l'humilie».[17] Dans cette pensée qui se trouve au cœur de l'éthique islamique, Gülen trouve une base pour le dialogue interreligieux. Il croit que le dialogue sera le résultat naturel de la pratique de l'éthique islamique. Quelqu'un qui croit en sa propre supériorité ne viendra jamais sur la voie du dialogue. Le contraire est le cas de celui qui s'abaisse volontairement ; cette personne aura plus de chances de mettre à plat les différences avec les autres par le dialogue.

Après la rencontre de Gülen avec le Pape Jean-Paul II en février 1997, il fut durement critiqué par un groupe de jeunes islamistes qui avançaient qu'il n'aurait pas dû s'humilier au point d'aller au Vatican et de rencontrer le Pape. Gülen répondit à cela que l'humilité était un attribut des musulmans et donna en exemple un incident qui survint entre Roumi et un prêtre chrétien. Selon le récit, un prêtre rendit visite à Roumi et voulut lui baiser les mains par respect. Or Roumi fut plus rapide et le devança en baisant les mains de ce prêtre. Parlant de cette histoire, Roumi affirma que même en humilité, il voulait être le premier. Selon Gülen, le dialogue avec les fidèles des autres traditions religieuses fait donc partie intégrante d'une éthique islamique qui a été négligée pendant longtemps.[18] Dans le même esprit, Gülen cite aussi Jésus qui dit dans l'Evangile, quand on lui apporta une femme adultère et qu'on lui demanda ce qu'il fallait en faire: «Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre.» (Jean 8/7) Par cela, il veut dire que les gens ne doivent pas se juger supérieurs aux autres et doivent préférer l'humilité.

Fethullah Gülen et le Dialogue Interreligieux

La Turquie, du point de vue du Vatican, est très importante. C'est pour cette raison que Jean-Paul II, après être devenu Pape en 1979, se rendit en Turquie pour faire sa première visite à l'étranger. La visite du Pape par Fethullah Gülen en 1997 marqua un grand pas en avant pour les relations musulmans-chrétiens, notamment en Turquie. Mais en même temps, cela eut aussi l'effet de mettre en avant toute la gamme d'idées des opposants de Gülen. Sa visite coïncidait avec une période où le dialogue interreligieux était nécessaire pour écarter un conflit. L'idée de «choc des civilisations» de Samuel Huntington[19] gagnait du terrain, mais Gülen, malgré cela, sentait le besoin d'efforts plus poussés pour établir le dialogue.

Grâce à cette rencontre, Gülen et ses associés reçurent le large soutien du public dans son pays natal, la Turquie. Pourtant, au même moment, il fut sévèrement critiqué par deux groupes : les laïcistes radicaux et un petit groupe d'islamistes. Les deux différaient dans la manière et les raisons pour lesquelles ils s'opposaient à Gülen. Aussi fut-il critiqué par les musulmans radicaux parce qu'il parle davantage au sujet d'une mouche que d'un «Etat islamique». Se référant à cette critique, Ali Unal, l'un des associés de Gülen, dit: «Oui, le Coran parle de la mouche, de l'araignée et de la fourmi comme des preuves de Son existence par leur création même, et en fait les titres de ses chapitres.[20] Or il ne parle pas d'Etat islamique.»

Les laïcistes radicaux lui ont fait des reproches en se fondant sur l'assertion selon laquelle une autorisation absolue était nécessaire.[21] Puisque Gülen n'avait pas été désigné par l'Etat, il n'avait pas le droit de parler à quelqu'un comme le Pape Jean-Paul II en son propre nom. C'était la conséquence du désir du gouvernement d'avoir le contrôle absolu sur toutes sortes d'entreprises personnelles. Par suite, selon ce groupe de laïcistes, Gülen aurait eu besoin d'une autorisation gouvernementale pour pouvoir rencontrer des grands leaders religieux étrangers, même si c'était pour promouvoir le dialogue interreligieux.

La réaction des islamistes radicaux vis-à-vis de la visite de Gülen était légèrement différente. Ils considéraient la visite de Gülen comme une humiliation. Un musulman ne devrait pas aller rendre visite à un non-musulman. Ils pensaient aussi qu'avec un si grand leader religieux musulman visitant un leader religieux catholique, cela pousserait, dans une certaine mesure, certains musulmans à se convertir au christianisme.

D'après Gülen, ceci n'est pas la réelle image de l'islam, qui a promu et pratiqué le dialogue avec les adeptes des autres religions depuis le début de l'Islam. Il est primordial que les gens se débarrassent de cette image, car ce type de crainte du dialogue par peur que les membres des autres religions ne provoquent la conversion des musulmans est totalement non fondé et non valide. Cette attitude, dit Gülen, a son origine dans un manque de confiance en la religion de l'islam.[22] Il rappelle que l'humanité entre dans l'âge du savoir et des sciences. Dans le futur, les sciences dirigeront la planète sur une plus grande échelle. Par conséquent, les adeptes d'une religion comme l'islam, dont les principes sont appuyés par la raison et la science, ne doivent pas douter ni trouver cela difficile de dialoguer avec les adeptes des autres religions. Selon Gülen, loin d'être superflu, le dialogue est au contraire impératif. Gülen pense que le dialogue fait partie des devoirs des musulmans sur la terre pour faire du monde un havre de paix et de sécurité.[23]

Les deux groupes qui s'opposent à Gülen sont marginaux et ne représentent qu'un faible pourcentage de la société turque. La majorité soutenait la rencontre de Gülen, qui avait eu des effets très positifs. L'un des fruits de leurs efforts apparut sous la forme d'une conférence interreligieuse organisée par une organisation de dialogue interreligieux, la Fondation de Journalistes et Ecrivains de Turquie. Cette conférence, appelée le Symposium d'Abraham, a eu lieu dans le sud-est de la Turquie, à Urfa, que l'on croit être la ville natale du Prophète Abraham. Un autre éventuel fruit est la création d'une université interreligieuse dans la même ville, qui est actuellement l'objet de discussions parmi les membres de la communauté pour le dialogue interreligieux, soutenue par Gülen, et aussi par le Pape Jean-Paul II de son vivant. La visite de Gülen chez le Pape a continué de porter des fruits parmi divers groupes. Récemment, une organisation située à Chicago qui est inspirée par les enseignements de Gülen, a invité une trentaine de membres des communautés religieuses de Chicago en Turquie pour une conférence sur le dialogue interreligieux. Encore une fois, l'un des fruits de cette visite est que le représentant du Vatican en Turquie a travaillé activement pour concrétiser le dialogue entre musulmans et chrétiens d'une manière plus appropriée.

Selon Gülen, la nécessité du dialogue musulman-chrétien est évidente si l'on veut ré-établir de bonnes relations entre la science et la religion. En Occident, la science a été l'ennemi de la religion pendant plusieurs siècles et la chrétienté en a beaucoup souffert. A travers le dialogue entre musulmans et chrétiens, ces deux religions seront à nouveau capables de réconcilier la religion et la science. Gülen dit: «Quand bien même il n'y aurait aucune autre raison que celle-ci pour promouvoir le dialogue entre musulmans et chrétiens, cette raison serait suffisante pour s'engager dans un tel dialogue, et serait d'une importance capitale.»[24] Gülen demande aux musulmans de faire leur auto-critique et de ne pas faire de la religion de l'islam une idéologie. Car c'est bien l'idéologisation de l'islam qui avait amené cette religion sur l'arène politique, empêchant ainsi aux musulmans d'entrer dans le dialogue avec les membres d'autres religions. «Les idéologies divisent plus qu'elles n'unissent. Ceci est une réalité sociale et historique.»[25] Il souligne que l'islam doit être vu comme une religion, démontrée dans l'esprit, le cœur et la vie quotidienne, et ne doit pas être un prétexte pour l'esprit de parti, les haines nationales ou personnelles, et les sentiments d'hostilité égoïstes.

En se référant à un événement historique qui arriva à l'époque du calife Omar bin Abdal-Aziz (Omar II), Gülen affirme que le point de référence des musulmans doit être fondé dans les principes islamiques. L'histoire relate que les gouverneurs omeyyades prélevaient la jizya (impôt par tête) de leurs sujets non musulmans, et même de ceux qui avaient embrassé l'islam, soutenant qu'ils s'étaient convertis uniquement pour ne pas avoir à payer cet impôt. Quand Omar II vint au pouvoir, il mit son veto à cette pratique. Le gouverneur d'Egypte, Ayyub bin Shurahbeel Al-Ashbahi, voulut être exempté de cette nouvelle règle et Omar II répondit dans une lettre: «Tu ne prélèveras pas d'impôt des anciens non-musulmans qui ont embrassé l'islam. Dieu le Tout-Puissant n'a pas envoyé le Prophète Mohammed comme collecteur d'impôt mais comme guide.»[26] Citant un hadith qui dit: «Rendez facile (Yassiru) et non pas difficile (wala tu'assiru). Rendez aimable (habbibu) et annoncez de bonnes nouvelles (beshshiru), ne rendez pas détestable (walatunaffiru)», Gülen dit: «Cette tradition prophétique ne saurait être accomplie que par l'amour et le dialogue avec les autres religions.»[27] Gülen formule son idée de dialogue autour du verset coranique suivant : O hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. (49/13)

L'on voit bien que dans les écrits de Gülen, l'aspect œcuménique de l'islam et ses fondements théologiques pour le dialogue occupent une place centrale. Son point de vue est que la religion islamique, en plus d'accepter l'origine officielle des autres religions et leurs Prophètes, exige, en tant que principes islamiques fondamentaux, que les musulmans les respectent. Un musulman est aussi bien un fidèle de Mohammed que d'Abraham, de Moïse, de David, de Jésus et des autres Prophètes bibliques. D'après Gülen, ne pas croire aux Prophètes bibliques mentionnés dans le Coran est une raison suffisante pour placer quelqu'un en dehors du cercle de l'islam.

Les bonnes relations de Gülen avec les leaders des minorités en Turquie viennent corroborer sa réputation d'ouverture et d'impartialité. Deux exemples suffiront à donner une idée de ses efforts pour instaurer la paix entre les nations. Premièrement, chacun sait que la situation des Grecs de Turquie est presque quotidiennement affectée par les politiciens grecs et turcs. Vers la fin des années 1980, Gülen a entamé le dialogue et est devenu l'espoir et le garant des Grecs de Turquie. Les minorités juives et chrétiennes offrent tout leur soutien à Gülen. Il a établi de bonnes relations avec le Patriarche orthodoxe grec Bartholomé. Deuxièmement, en dépit de beaucoup d'opposition, il a travaillé pour lancer un programme d'éducation en Arménie. Il a incité des hommes d'affaire turcs à établir un lycée à Erevan, la capitale de l'Arménie, pour servir la jeune génération de ce pays. Un autre groupe d'hommes d'affaire turcs a établi un lycée à Moscou, à la demande de Gülen. Aujourd'hui, un effort similaire est en cours afin de fonder un lycée en Grèce. Les efforts de Gülen montrent qu'il veut construire des ponts entre les gens et les cultures afin de diminuer l'inimitié. Même en Turquie, il croit que seuls les Turcs bien éduqués seront capables de participer pleinement au progrès de l'humanité. Selon lui, ses activités ne sont pas nationalistes: «Nos activités en cours sont pour le bien de l'humanité. Elles ne doivent pas être considérées comme limitées à notre propre pays, la Turquie.»[28] En effet, Gülen est en quête d'un dialogue inter-civilisationnel.

Gülen perçoit tous les êtres humains comme des serviteurs de Dieu, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses. «La religion de l'islam donne la même valeur à tous les êtres humains et les appelle les serviteurs du Très Miséricordieux ('Ibad al-Rahman).»[29] Elle accepte aussi l'universalisme, par lequel elle annonce le rejet des Prophètes de la supériorité basée sur la couleur, la nationalité, la race, l'origine géographique ou la profession. Le Prophète de l'islam déclare qu'il ne saurait y avoir de supériorité des Arabes sur les non-Arabes, et des non-Arabes sur les Arabes.[30]

Gülen soutient que la tendance au factionalisme existe dans la nature humaine. Il faut viser à faire de cette tendance un avantage et non pas une menace. Sans canal positif pour ses exutoires chez les êtres humains, cette tendance se développera dans une direction négative. C'est précisément le cas quand l'ignorance, l'attitude barbare et l'extrémisme aident en fomentant des malaises sociaux tels que les sociétés en viennent à se combattre les unes les autres avec acharnement et férocité. D'autre part, plus le savoir, la gnose et la tolérance se répanderont, plus la société se rapprochera de la «ligne de paix» vers la compréhension et la réconciliation sociale.[31]

Pour conclure, bien que Gülen soit critiqué pour ses efforts de dialogue par quelques islamistes radicaux, les enseignements coraniques appuient son approche envers les Gens du Livre et les adeptes des autres traditions religieuses. Gülen, étant très pieux dans son comportement personnel, trouve que cela est un élément essentiel de l'enseignement islamique. Notamment à une époque où la haine est très répandue et où le choc des civilisations est prédit, les efforts de Gülen semblent être d'une importance capitale pour l'humanité d'aujourd'hui.

Zeki Saritoprak, Université de John Carroll, Cleveland, Ohio.
Sidney Griffith, L'Université Catholique d'Amérique, Washington, D. C.


[1] Selcuk Camci & Kudret Unal (eds.), Le Climat de Tolérance et de Dialogue dans les Discours et les Ecrits de Fethullah Gülen [Turc] (Izmir: Editions Merkur, 1998).

[2] L. Erdogan, Kucuk Dunyam [Mon Petit Monde] (38ème éd.; İstanbul: Editions Milliyet, 1995), p. 46.

[3] Voir Y. Friedmann, Shaykh Ahmad Sirhindi; an Outline of his Thought and a Study of His Image in the Eyes of Posterity (Montreal & London, 1971); J. G. J. ter Haar, Follower and Heir of the Prophet; Shaykh Ahmad Sirhindi (1564-1624) as Mystic (Leiden: Het Oosters Instituut, 1992).

[4] Nursi considère le concept de Khillah comme son mashrub (modus operandi) dans son traité sur la sincérité. Voir Nursi, Risale-I Nur Kulliyati, Vol. 1, p. 668-672. (İstanbul: Nesil, 1996).

[5] Friedmann, Shaykh Ahmad Sirhindi, pp. 18-19.

[6] Voir J. M. S. Baljon, Religion and Thought of Shah Wali Allah Dihlawi 1703-1762 (Etudes sur l'Histoire des Religions, XLVII; Leiden: E. J. Brill, 1986).

[7] Cité dans Baljon, Religion and Thought of Shah Wali, p. 78.

[8] Serif Mardin, Religion and Social Change in Modern Turkey; the Case of Bediuzzaman Said Nursi (Albany, N.Y.: State University of New York Press, 1989); Sukran Vahide, Bediuzzaman Said Nursi; the Author of the Risale-i Nur (İstanbul: Sozler Publications, 1992). Voir le numéro special actuel du The Muslim World 79, nos. 3-4, (Juillet-Octobre 2005), dans lequel des articles de plus d'une douzaine d'auteurs examinent la vie et les enseignements de Nursi.

[9] Voir M. Hakan Yavuz, "Towards an Islamic Liberalilsm? The Nurcu Movement and Fethullah Gülen in Turkey," The Middle East Journal 53 (1999), pp. 584-605, où l'auteur utilise l'expression impropre de mouvement 'néo Nurcu' pour décrire Gülen et ses partisans. Voir aussi Hakan Yavuz et John Esposito (éditeurs), Turkish Islam and the Secular State: The Gülen Movement. Syracuse: Syracuse University Press, 2003.

[10] Pour ceux-ci et d'autres maîtres soufis de l'époque, voir Anne-Marie Schimmel, The Triumphal Sun; a Study of the Works of Jalaladdin Rumi (Albany: State University of New York Press, 1993), p. 10.

[11] L'expression est utilisée au début de tous les capitres du Coran à l'exception de al-Tawba (ch. 9) Elle est aussi mentionnée dans sa forme complète dans un autre chapitre, al-Naml, (27:30). Ce qui fait au total 114.

[12] M. Fethullah Gülen, Towards the Lost Paradise, (London: Trustar, 1996), pp. 40-2; voir aussi M. Fethullah Gülen, Fatiha Uzerine Mulahazalar (Considérations sur la Sourate Fatiha), (Izmir: Editions Nil, 1997), pp. 90-95.

[13] M. Fethullah Gülen, Kalbin zumrut tepeleri (Pirlanta Kitap Serisi; Izmir: Editions Nil, 1994), p. 215.

[14] Comparez cela à quand Nursi a dit "Nous sommes dévoués à l'amour et nous n'avons pas de temps à perdre avec la haine," Bediuzzaman Said Nursi, Divan-i Harbi Orfi, in Risale-I Nur Kulliyati, vol. II, p.1930. Voir aussi Fethullah Gülen, Hosgoru ve Diyalog Iklimi (ed. Selcuk Camci & Kudret Unal; Izmir: Editions Merkur, 1998), p. 132.

[15]Ibid., p. 59.

[16] M. Fethullah Gülen, "Forgiveness", The Fountain 3 (Avril-Juin 2000), pp. 4 - 5.

[17] M. Fethullah Gülen, Key Concepts in the Practice of Sufism (Fairfax, Va.: The Fountain, 1999), p. 76.

[18]Ibid., p. 76.

[19] Samuel P. Huntington, Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (New York: Touchstone, 1997).

[20] Voir les chapitres coraniques al-Nahl [l'abeille] (ch. 16), al-Naml [la fourmi] (ch. 27) et al-Ankabut [l'araignée] (ch.29). Pour les critiques des islamistes radicaux, voir Mehmet Sevket Eygi, "Papalikla Gizli Anlasma" ("Accord secret avec la Papauté"), Milli Gazete (journal national), May 26, 2000.

[21] Voir Necip Hablemitoglu, Yeni Hayat (Nouvelle Vie), Issue 52.

[22] Fethullah Gülen, Hosgoru ve Diyalog Iklimi, éds. Selcuk Camci et Kudret Unal, (Izmir, Editions Merkur: 1998), p.37.

[23]ibid., p.38.

[24]ibid., p.31. Voir les idées de Gülen sur ce sujet dans l'article de Osman Bakar dans ce numéro.

[25] Voir les détails de l'opinion de Gülen à ce sujet dans Ibid., p.23-26.

[26] Voir Gülen Ibid., p.26.

[27]Ibid., p.38.

[28] Fetullah Gülen, Gunler Bahari Soluklarken, (Izmir: Editions Nil, 1993), p. 39.

[29]Ibid., p.32.

[30] Ibn Hanbal, al-Musnad, Vol. V, 441.

[31]Ibid., pp.72-73.

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